Lundi 25 mai 2009

Dressons le tableau à grands traits.

La génération actuellement aux commandes politiques, économiques et médiatiques (grosso modo les 55-70 ans), ne veut et ne peut pas véritablement changer de mode de développement, si ce n’est à la marge, une pincée de social par ci, un zeste d’écologie par là, mais surtout ne touchez pas aux fondamentaux et focalisez vous sur « la nécessité de relancer à tout prix la machine économique ».

Qui plus est, en France plus qu’ailleurs, ces dirigeants ont tendance à s’accrocher à leurs rochers de pouvoir tels d’indécrottables bigorneaux, non pas au service de grands idéaux ou de belles causes, mais plutôt pour préserver leurs privilèges et défendre leurs intérêts.

Nourrie et formée au productivisme progressiste des Trente Glorieuses, cette génération a laissé s’installer (et même susciter) les Trente Odieuses du néolibéralisme (1980-2010), achetant quelque part la soumission de la génération suivante, en lui faisant miroiter et croire à un avenir radieux, matérialiste et individualiste - au final illusoire.

Marquée par les années 80 et le triomphe du néolibéralisme, aveuglée le « There are no alternatives » de Thatcher et le Veau d’or de Wall Street et de ses yuppies, cette génération 40-55 ans n’a pas assez joué son rôle politique de transformation sociale.

Par ailleurs, pour réellement changer la donne, on ne peut attendre la prise du pouvoir par la génération qui arrive (13-25 ans) - très marquée par l’écologie et donc potentiellement porteuse d’un changement radical de société - car il sera trop tard.

En effet, le temps presse. Tous les experts sérieux[1] s'accordent à dire que qu’il ne reste que 15 à 20 ans pour changer véritablement de cap, sous peine d’arriver à une situation très critique, à côté de laquelle la crise actuelle ne serait qu’un épiphénomène…

En effet, la croissance démographique, l’insuffisance des ressources renouvelables, la raréfaction des ressources fossiles, la progression des émissions de gaz à effet de serre, l’extension mondialisée du mode de vie occidental, le changement climatique déjà amorcé, le creusement des inégalités, etc. vont converger vers un final explosif, à moins de changer fondamentalement de modèle et de perspective.

*

La balle est donc au fond dans le camp de la génération 25-40 ans.

Bien sûr, je caricature un peu, je force le trait, mais si ce constat est à nuancer (méfions nous des généralisations et n’idéalisons ou ne diabolisons aucune génération !), il me paraît néanmoins avéré et même partagé, consciemment ou non, par beaucoup de personnes de cette génération de la « dernière chance » à laquelle j'appartiens. 

Une génération assez âgée pour s'être confrontée au monde, à l'entreprise, à l'économie et avoir pris conscience des limites et des dérives du système actuel. Assez âgée aussi pour s'être véritablement engagée dans différentes causes. Mais pas assez âgée pour être aux manettes et peser sur la marche du monde, se retrouvant alors reléguée au rang de spectateur d’une débâcle annoncée…

Une génération qui relativise le clivage gauche / droite, ou en tout cas, n’en fait plus l’alpha et l’oméga de toute vision ou combat politiques.

Une génération qui a grandi et mûri avec la chute du Mur de Berlin, la crise permanente (avec un chômage élevé), les grandes grèves de 1995, la montée de l'altermondialisme, l'affirmation de la Chine, de l'Inde et de la Russie, les difficultés chroniques de l'Europe politique, l'explosion d'Internet, l'irruption des périls écologiques, etc. Autant d'expériences qui l’ont marqué, ont nourri sa vision du monde et, pour une part, ont fortement déterminé un engagement civique, économique ou politique.

Dans les ONG, l’économie sociale et solidaire, les syndicats, le patronat, les collectivités, les mouvements sociaux, etc. je vois et croise de nombreuses personnes de cette génération, actives et engagées, qui en ont assez de cette situation et essaient d’agir concrètement à leur niveau, pour répondre aux défis colossaux qui s’imposent à nous et dessiner un monde meilleur. Ils le font de manière plus pragmatique que leurs "grands aînés" des 55-70 ans, et plus ambitieuse que celle de leurs "grands frères" des 40-55 ans.

Cette génération charnière 25-40 ans va hériter d’une France aux dettes abyssales, d’une Europe encore engoncée dans les dogmes néolibéraux, d’un « Choc des Civilisations » annoncé, de « la plus grave crise financière depuis celle de 1929 », d’une planète qui, quoi qu'il soit fait, se réchauffera d’au moins 2 °C, etc. Quelle belle perspective !

Et pourtant on garde l’espoir. L’improbable est toujours possible et même probable, l’Histoire n’est pas linéaire, l’avenir n’est pas écrit, et il arrive in fine rarement ce qui a été prévu ! La conjonction de crises actuelles (financière, économique, sociale, écologique et de plus en plus, politique) est autant porteuse de désastres que de bienfaits potentiels. L’élection d’Obama aurait-elle été possible sans 8 années de Bush et la crise financière ? Pas si sûr… La « métamorphose » chère à Edgar Morin est plus que jamais nécessaire.

Il arrive un moment où on dit basta. On veut prendre le pouvoir. On veut imposer de nouvelles idées, de nouvelles pratiques économiques, démocratiques et politiques, non pas pour « se servir » ou pour en jouir, mais pour changer de cap avant que le pire n’arrive et redonner du sens à un intérêt général qui est aujourd’hui autant invoqué que bafoué.

Alors, camarades de la « dernière chance », qu’est-ce qu’on fait ?


[1] Le Millenium Ecosystem Assessment, titanesque étude publiée en mars 2005, réalisée sous l’égide de l’ONU pendant quatre ans par près de 1400 experts de 95 pays et de disciplines variées (économistes, sociologues, écologues, anthropologues, biologistes…). Les travaux de Lester Brown (et de l’Institut qu’il préside : le Worldwatch Institute) l'un des fondateurs de l'écologie politique mondiale, auteur de nombreux ouvrages, notamment Le Plan B : pour un pacte écologique mondial, Calmann Levy, 2007. Les travaux du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Le livre de Geneviève Ferrone, directrice du développement durable de Veolia, « Le krach écologique » (Grasset, 2008). Etc. !

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Dimanche 22 février 2009

Révoltes de la jeunesse en Grèce, grèves et révoltes populaires en Guadeloupe, manifestations monstres en France et en Irlande, mouvement contre la main d’œuvre étrangère en Angleterre, montée des extrêmes politiques, crises financière, économique et sociale internationales, etc. D’aucuns disent que nous sommes entrés ces derniers mois dans une période « pré-révolutionnaire ». En fait, nous n’en savons rien, les révolutions sont toujours imprévisibles et naissent là où on ne les attend pas. Nul ne peut vraiment savoir ce qui se passera dans les prochains mois.

Je suis convaincu pour ma part que la « bonne » révolution, si on peut dire, se fera avec les entreprises, pas contre elles. Vu le rôle central qu’elles occupent aujourd’hui, pas de changement profond dans la société, sans changement profond dans l’entreprise et inversement.

Ce qui est paradoxal, c’est qu’avec la crise financière, les politiques et les médias mettent en avant depuis des mois la nécessité de refonder le système financier international et d’instaurer de nouvelles régulations macroéconomiques (G20, nouveau Bretton Woods, etc.). C’est une bonne chose, mais en revanche, on parle très peu de refonder l’entreprise, de nouvelles régulations dans l’entreprise elle-même. Or, les deux sont liés : pas de finance raisonnée et durable sans entreprises responsables. Et inversement, pas d'essor d'entreprises responsables sans finance patiente. Les deux combats vont de pair, il faut les mener ensemble.

Des acteurs pluriels, une vision commune

L’incandescence doit donc être portée dans l’entreprise. Même si la température globale reste tiède, beaucoup d’acteurs et d’initiatives s’attachent déjà à faire brûler la flamme du changement dans l’entreprise.

L’économie sociale et solidaire, l’entrepreneuriat social, le commerce équitable, l’épargne solidaire, l’investissement socialement responsable, la responsabilité sociale d’entreprise… sont plus que des jolis mots, ce sont autant de réalités qui y travaillent, obtiennent des résultats concrets et impliquent une pluralité d’acteurs : les entrepreneurs, mais aussi les salariés et les syndicats, les consommateurs, les ONG, les financiers, les élus des collectivités, etc.

Ce foisonnement d’acteurs et d’initiatives converge progressivement et implicitement vers une plate-forme partagée d’idées fortes et simples sur l’entreprise, qui je crois, ne demande qu’à s’affirmer et se formaliser. En voici deux qui me paraissent centrales.

i) Comment se prennent les décisions dans l’entreprise ? La prise de décision ne peut plus résulter uniquement de l’arbitraire de l’actionnaire, mais doit associer les autres parties prenantes, au premier rang desquels les salariés.

Un cas intéressant est celui des Scop, sociétés coopératives de production (Scop), comme Chèque Déjeuner, où ceux qui décident sont ceux qui travaillent, pas des actionnaires financiers strictement focalisés sur la rentabilité. Les Scop sont des entreprises qui appartiennent majoritairement aux salariés qui décident ensemble des grandes décisions, selon le principe « un homme - une voix » : choix des dirigeants, orientations stratégiques, affectation des résultats. Et ça marche, un cercle vertueux s’enclenche dans l’entreprise, les salariés sont plus motivés, plus impliqués et donc plus productifs, ayant le sentiment de réellement récolter le fruit de leur travail. Les Scop sont en plein développement (près de 2000 en France) et créent chaque année en moyenne 1000 emplois.

ii) Comment se mesure la performance de l’entreprise ? La performance de l’entreprise ne peut plus être strictement économique, mais doit être aussi sociale et écologique et mesurée comme telle.

Illustration avec les entreprises d’insertion, comme Envie, qui créent elles de l’activité économique pour donner de l’emploi à des personnes en situation d’exclusion et les accompagner dans leur parcours d’insertion sociale et professionnelle. Elles partent de l’idée que « personne n’est inemployable ». Ces entreprises réussissent quand elles ont bien sûr un modèle économique qui tourne, qu’elles gagnent plus d’argent qu’elles n’en dépensent ; mais elles réussissent aussi quand elles parviennent à insérer durablement des personnes sur le marché du travail. Leur performance est double, économique et sociale.

Même si ces idées sont encore minoritaires en terme de traductions concrètes dans le monde économique, je fais le pari que dans 15 ans, les entreprises, toutes les entreprises rendront compte, plus uniquement à leurs actionnaires mais aussi à leurs parties prenantes. Je fais le pari aussi qu’elles rendront compte non seulement de leur création de richesses économiques (CA, rentabilité…) mais aussi de leur utilité sociale, de leur bilan carbone et de l’empreinte écologique. Que tout cela sera une banalité, une norme sociale. En tout cas, je l’espère !

Construire des passerelles plutôt que des murs

Pour y parvenir, il y a urgence non pas à bâtir des forteresses autour de chaque catégorie d’acteurs (entrepreneurs, syndicats, ONG, mouvements de consommateurs, financiers, élus…) ou visions (économie sociale et solidaire, responsabilité sociale de l’entreprise…) mais à construire des passerelles entre elles.

Je suis frappé, de voir que dans ces différents milieux traditionnellement cloisonnés, on trouve des personnes nombreuses (notamment au sein des nouvelles générations) qui pensent à peu près la même chose sur les nécessaires (r)évolutions de l’entreprise. Rupture essentielle en cours, les clivages les plus structurants me semblent être de moins en moins aujourd’hui entre catégories d’acteurs (par exemple salariés contre patronat) qu’au sein même de chaque catégorie d’acteur...

Toutes ces personnes qui partagent la même vision de l’entreprise ont vocation à faire alliance, à faire mouvement social, pour créer un rapport de force et peser dans le débat public, débat public qui pour le moment les ignore largement…

Ce qui implique une capacité à dépasser sa propre chapelle, à sortir de l’entre-soi, à comprendre comme le disait joliment Monseigneur Claverie, évêque d’Oran assassiné par les terroristes en Algérie en 1996, que « l’Autre est porteur d’une part de vérité qui me manque ».

Traquons donc le mensonge, les dérives, le Mal chez l’Autre, ça on sait tous faire, mais surtout, cherchons aussi avec la même ardeur, la même intensité, sa part de vérité. C’est peut-être cela le début de la révolution en France, cette capacité à faire le pari de l’Autre, dans un pays où règne trop souvent la Défiance et la Posture, deux maladies endémiques de la politique française…

Résister c’est coopérer, coopérer c’est résister

De ce point de vue, cette révolution dans l’entreprise est autant une révolution de résistance que de coopération. Bien sûr, il ne s’agit pas d’être angélique, de croire que « tout-le-monde-il-est-gentil »… Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours, il faut continuer à résister contre ce qui va mal dans l’entreprise, et notamment ce qui est du aux dérives du capitalisme financier.

Mais il faut aussi, chercher à coopérer, à construire des alliances avec ceux, différents, qui veulent aller dans le même sens et partagent les objectifs. Personne n’arrivera à relever seul les énormes défis actuels, d’autant plus qu’il reste 15 à 20 ans, selon les experts sérieux, pour changer véritablement de cap, avant un déluge de catastrophes à côté desquelles la crise financière actuelle n’est qu’un épiphénomène… Pour inventer l’entreprise d’après, nous avons besoin de faire coopérer société civile, puissance publique et entrepreneurs.

Pendant la 2nd guerre mondiale, les Résistants luttaient avec force contre le fascisme mais travaillaient aussi en même temps, avec la même force, à l’élaboration du Programme du CNR (Programme du Conseil National de la Résistance, adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944), qui a fondé la reconstruction de la France d’après-guerre. Résister c’est Coopérer, Coopérer c’est Résister.

Alors, à quand un nouveau « Programme de Résistance », qui transcenderait les clivages classiques, rassemblerait les énergies de tous les acteurs, puissance publique, entreprises, société civile souhaitant véritablement transformer l’entreprise et plus largement l’économie, dans un sens humaniste et respectueux de la Planète ? On peut toujours rêver…

En tout cas, fait hautement symbolique, à l’occasion de la commémoration du 60ème anniversaire du PCNR en 2004, des grandes figures de la Résistance avaient lancé un appel explicite à l’élaboration et à la mise en œuvre d’un tel programme[1]On doit toujours rêver !

 

Article qui prolonge une intervention effectuée lors de la soirée-débat « Demain, La Révolution ? », le 9 février dernier, au théâtre du Rond Point (Paris), dans le cadre du Forum d’Action Modernités.


[1] Les vétérans de la Résistance signataires de l’Appel sont : Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey. Le texte de l’Appel est disponible à l’adresse suivante : http://www.france.attac.org/IMG/pdf/appelpcnr.pdf.

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Vendredi 26 septembre 2008

En janvier 2008, a été publié par le CJD un rapport intéressant sur l’économie sociale et solidaire, intitulé : « en quoi, nous, jeunes dirigeants, sommes-nous concernés ? ».

 

A ma connaissance, c’est le premier rapport de ce type publié par un mouvement patronal, en tout cas avec cet angle positif et ouvert (on se souvient du rapport du Medef en 2002 et de sa virulence contre l’économie sociale, ses « privilèges » et sa « concurrence déloyale »…).

 

Dans ce rapport, on peut notamment lire en introduction : « En fin de compte, et c’est tout l’intérêt de notre étude, cette plongée dans l’économie sociale et solidaire, au-delà des quelques divergences qu’elle souligne, fait bien plus apparaître un certain nombre de convergences possibles et nécessaires entre les préoccupations des tenants de l’économie sociale et les nôtres.

 

Les idées mêmes de coopératives, de mutuelles, d’associations trouvent un écho puissant dans notre volonté de développer une économie fondée sur la coopération plus que sur la compétition, sur la mutualisation des ressources entre entreprises au niveau d’un même territoire et sur l’association en réseaux de nos PME pour gagner en efficacité sur le marché.

 

La notion de « Performance globale » de l’entreprise, dont nous sommes depuis plusieurs années les porteurs, rejoint, sous de nombreux aspects, la définition même de l’ESS comme « un ensemble d'initiatives économiques à finalité sociale qui participent à la construction d'une nouvelle façon de vivre et de penser l'économie à travers des dizaines de milliers de projets dans les pays du Nord comme du Sud. [L’ESS] place la personne humaine au centre du développement économique et social. »

 

Et c’est ce principe de Performance globale qui nous a conduit à proposer la création d’un label « entreprise responsable », pour celles qui respectent les critères de la RSE et du développement durable et honorent leurs obligations légales et administratives. Les entreprises de l’économie sociale et solidaire seraient parmi les plus naturellement éligibles à ce label qui marquerait, pour toutes les entreprises qui en bénéficieraient, la reconnaissance d’une valeur ajoutée sociétale, dont notre système économique a besoin ».

 

Pour qui connaît la fibre humaniste et responsable du CJD, ce n’est pas vraiment une surprise. Mais c’est la première fois que le lien est fait aussi directement avec l’ESS.

 

Le vrai clivage n’est plus dans les statuts

 

Ce rapport défend notamment l’idée que « le statut ne fait pas le social et le solidaire » : c’est bien par ses pratiques et son évaluation qu’on peut se revendiquer « responsable » - ce qui n’empêche pas certaines formes juridiques (associative, coopérative, mutualiste) d'être plus favorables à la pratique de cette responsabilité.

 

Au fond, le vrai clivage structurant n’est plus entre entreprises d’économie sociale et entreprises capitalistiques : il est entre entreprises responsables et capables d’en rendre compte (dont beaucoup relèvent de l’économie sociale mais sûrement pas exclusivement) et entreprises irresponsables. D’où l’idée d’un label « d’entreprise responsable » qui puisse être notamment utilisé par la puissance publique dans l’octroi de ses aides ou dans l’accès aux marchés publics.  

 

Le rapport propose quelques pistes sur la forme juridique « idéale » d’une entreprise responsable : « une SCIC sans autorisation préalable du préfet ? Une SA à but non lucratif avec un capital rémunéré à un juste niveau mais plafonné ? Une taille maximale de l’ordre de 200 salariés de manière à pouvoir connaître chacun ? Une gouvernance de type Scop où le directeur serait élu et les salariés des parties prenantes intégrées aux décisions stratégiques ? Une entreprise dotée d’indicateurs et évaluée selon Afaq 1000NR (…) »

 

Ces différentes pistes témoignent d’une grande ouverture d’esprit et rejoignent complètement sur le fond les préoccupations de l’économie sociale et solidaire.

 

Une convergence de projet

 

Gontran Lejeune, qui a pris la présidence du CJD à l'été, propose d’ailleurs une vision très proche de celle de l’ESS : « notre développement économique, par bien des aspects, semble atteindre ses limites. Il suffit de regarder le contexte actuel d’une financiarisation déconnectée de l’économie réelle, de la fragilité de la planète, d’une exclusion grandissante des personnes et d’un manque de sens véhiculé par une compétition économique à outrance pour s’en convaincre. L’enjeu est de repenser notre système avec des principes clairs qui centrent l’homme au cœur de nos préoccupations et en ayant le souci de notre responsabilité vis-à-vis des générations futures ».

 

Quand l’ESS s’intéressera-t-elle davantage aux expériences en cours dans le monde capitaliste, au sein des entreprises réellement désireuses de développer leur responsabilité sociale et environnementale ?

 

Pourquoi pas un rapport sur la RSE dans les entreprises classiques, vue de l’économie sociale et solidaire ?

 

Pourquoi pas des échanges de bonnes pratiques entre entreprises de l’économie sociale et solidaire et entreprises responsables du CJD ?

 

Pourquoi pas des collaborations sur des thèmes d’intérêt communs, comme la mesure de la « performance triple » des entreprises (économique, sociale, environnementale) ou la meilleure prise en compte des externalités négatives (comme les émissions de gaz à effet de serre) ?

 

De ces échange féconds, peut naître progressivement un nouveau paradigme de l’économie de marché, qui combine puissance publique stratège et régulatrice, marché responsable et équitable, et individu citoyen politique et économique.

 

Il n’y a pas de Mur de Berlin entre entreprises de l’économie sociale et solidaire et entreprises classiques sincèrement responsables. Il y a évidemment des différences et même des divergences, sur les questions de patrimoine et de lucrativité individuelle, par exemple. Mais il y a surtout la même volonté humaniste de remettre l’économie au service de l’homme et de permettre à chacun d'être pleinement acteur de l’économie : c’est le plus important !  

 

Multiplions donc les passerelles entre ces deux mondes qui ont chacun, beaucoup à y gagner.

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Mercredi 13 août 2008

Les valeurs de solidarité et d’égalité, triomphantes pendant les Trente Glorieuses, semblent désormais en perte de vitesse, en France comme ailleurs dans les autres démocraties européennes et occidentales.

 

De nombreux facteurs y contribuent : l’exacerbation de la concurrence entre nations, territoires, entreprises et personnes ; le renforcement du « capital » (libéralisation effrénée des marchés, globalisation des échanges et flux financiers…) au détriment du « travail » (déclin des syndicats, chômage de masse, précarité, modération salariale…) ; la fragilisation des outils de régulation historiques (bureaucratisation de l’Etat social, usure des Etats-Nations,…) et des repères traditionnels de la société (famille, travail, école…) ; l’individualisation et la fragmentation des trajectoires personnelles ; etc.

 

Pas de solidarité sans équité

 

La solidarité ne va ainsi plus de soi. La solidarité nationale (Etat social : sécu, assédics, retraites…), par exemple, est de moins en moins vue comme une manière de faire société où chacun contribue et bénéficie à la fois, mais de plus en plus comme un système tendant à l’arbitraire et à l’injuste, un système qui « me prend à moi pour donner aux autres », souvent suspects, en outre, de ne pas le mériter… (Sarkozy a d’ailleurs joué avec habilité, pendant la présidentielle 2007, sur cette impression que « ce sont toujours les autres qui reçoivent de l’aide », des autres « qui font moins d’effort »). 

Les gens ont ainsi de plus en plus tendance à percevoir ce que la solidarité « leur prend », beaucoup moins comment ils en bénéficient. Ce qui se profile derrière, c’est l’idée qu’« en gardant mon argent pour moi, j’en ferai un meilleur usage »
[1], c'est-à-dire la voie ouverte vers le chacun pour soi et l’individualisme marchand. Bref, une régression de civilisation.

 

Ceci dit, cela ne veut pas dire que la solidarité est rejetée ; mais elle ne peut plus être acceptée sans garantie d’équité qui devient une valeur importante de la société. L’équité, c'est-à-dire non pas une « égalité au rabais » (ce terme est parfois utilisé avec ce sens), mais la capacité à « donner à chacun, de manière juste, ce qui lui est dû ».

 

Pas d’égalité sans responsabilité

 

Même constat de défiance à l’égard de l’égalité, aujourd’hui souvent comprise a priori comme un « égalitarisme » (vouloir tout le monde pareil), ce que la société refuse maintenant dans son ensemble. L’époque tranquille où une majorité (la « classe moyenne ») voulait (et souvent pouvait avoir) les mêmes produits et formulait les mêmes aspirations est révolue. Bienvenue dans la « société de consolation » où, dans le chaos contemporain, Ma télé, Mon mobile, Ma paire de basket m’aident à construire Mon identité, forcément différente et singulière.


Cette « égalité égalitariste » passe d’autant moins bien que la France se caractérise par un grand écart hypocrite entre un discours emphatique de « liberté, égalité et fraternité républicaines » et une réalité digne d’une monarchie, combinant inégalités socio-économiques, reproduction des élites et ghettos territoriaux… Inutile d’être bourdieusien pour se rendre compte que l’ascenseur social ne monte plus et même qu’il descend
[2] !

  

Il existe aussi une version plus positive de l’égalité, qui passe beaucoup mieux : celle de « l’égalité des chances », des potentiels (vs égalité des trajectoires). Donner plus à ceux qui ont moins sur la ligne de départ, pour qu’ils puissent concourir plus justement avec ceux déjà bien dotés (capital culturel, social, économique). Passer d’une égalité formelle (hypocrite et abstraite) à une égalité réelle (vécue et concrète).

 

Cette vision de l’égalité, valorisée par la société, est indissociable d’un devoir de responsabilité : elle ne se prononce pas sur ce qui arrive « après le départ de la course », qui ne dépend plus que du mérite, des efforts et de la responsabilité de la personne concernée. 
 

Chacun a une responsabilité première dans l’évolution de sa vie, ce que « l’égalité égalitariste » a eu tendance à nier, du moins à effacer. Le contexte personnel (famille, milieu, école, territoire…), s’il est important, ne prédétermine pas tout. « L'essentiel, disait Sartre, n'est pas ce qu'on a fait de l'homme mais ce qu'il a fait de ce qu'on a fait de lui ». A la politique de rééquilibrer les conditions de départ, au profit de ceux handicapés par des circonstances indépendantes de leur volonté (lieu de naissance, milieu familial, maladie…).

 

Responsabilité et équité infiltrent l’économie, lentement mais sûrement

 

Après des années 80 bling-bling, les années 90 ont vu un retour en force de la conscience morale dans l’économie, à travers les notions de responsabilité et d’équité.

 

Les développements du commerce équitable et de la responsabilité sociale des entreprises en sont deux illustrations frappantes. Elles mettent en évidence l’émergence d’une véritable citoyenneté économique, c'est-à-dire l’implication du citoyen dans les affaires de l’Economie, pour la rendre plus responsable et équitable.

 

Autres exemples (parmi d'autres) de cette montée en puissance : les scandales provoqués par les 9,8 millions d’euros d’indemnités accordées à Daniel Bernard, évincé en février 2005 de la direction de Carrefour pour performances insuffisantes (+ une retraite complémentaire allant jusqu’à 29 millions d’euros) ou plus récemment l’affaire Kerviel – Société Générale et ses 5 milliards d’euros partis en fumée…; la responsabilité environnementale des entreprises (désormais chargées de prévenir ou de réparer les dommages graves qu’ils pourraient causer à l’environnement), adaptation d’une directive européenne, votée début août ; une droite qui parle maintenant explicitement (et c’est nouveau) de la nécessité d’un « partage de la valeur »  plus équitable en faveur des salariés, à travers notamment un renforcement de la participation et l’intéressement (projet de loi prévu en septembre) ; etc.

 

La nécessaire évolution de la gauche

 

La gauche met traditionnellement en avant les deux valeurs de solidarité et d’égalité, mais sans vraiment les articuler avec celles de responsabilité et d’équité. De ce point de vue, elle n’est plus en phase avec la société et n’est plus audible et crédible au-delà des milieux militants et convaincus.

 

La solidarité promue traditionnellement par la gauche apparaît au pire comme une façon de prendre aux "méritants" pour donner aux "fainéants" (« assistanat »), au mieux comme un doux rêve déconnecté des réalités et non crédibles. L’égalité portée par la gauche apparaît, elle, comme une volonté de niveler les individus et de pénaliser les « meilleurs » de peur qu’ils sortent du lot…

 

Ségolène Royal (que je ne soutiens pas particulièrement) a compris cela avant tous les autres leaders du PS. Elle a investi plus clairement ces notions de responsabilité et d’équité (par exemple avec son fameux "ordre juste"), ce qui a contribué à la rendre beaucoup plus audible auprès de la population que les autres prétendants à l’investiture, pendant la pré-campagne présidentielle.  

 

Mais globalement, la gauche n’a pas encore compris comment intégrer ces notions de responsabilité et d’équité, pour construire un discours de solidarité et d’égalité qui soit audible et crédible (ce qui, par ailleurs, est plus que jamais nécessaire !).  

 

Il est vrai que la droite, sous la férule de Sarkozy, a su les préempter et les traduire politiquement, d’autant plus qu’elles sont en phase avec son identité culturelle. Pour autant, la société française de 2008 n’est pas plus responsable ou équitable qu’hier, et ne semble pas en prendre la voie.

 

Il y a là une opportunité à saisir pour la gauche (ou tout autre mouvement se réclamant de l’humanisme) : avoir une approche plus juste de la responsabilité (tout le monde doit exercer sa responsabilité, à proportion de son pouvoir) et une approche plus responsable de l’équité (donner à chacun son dû, répartir les richesses avec justice, en distinguant les richesses de rente et les richesses entrepreneuriales, les richesses créées de manière responsable et celles focalisées sur le profit à court terme, les richesses globales et les richesses strictement économiques).

 

Nous sommes aujourd’hui à un croisement : nous avons quitté le « tous ensemble », c’est sûr ; soit nous nous dirigeons vers le « chacun pour soi » ; soit vers le « libre ensemble », c'est-à-dire une vision où chacun peut exprimer sa singularité et réaliser son potentiel, tout en étant relié aux autres et en évoluant dans un cadre collectif, ouvert et solidaire, équitable et responsable.

 

Faites vos jeux !




[1] Pour l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé), le système de santé français, (encore) essentiellement « socialisé », est globalement le plus performant du monde ; le système des États-Unis, majoritairement privé, est lui classé 37ème. Et en plus d'être plus efficace que celui des américains, le système français est également moins coûteux : moins de 10 % du PIB en France contre 14 % aux USA. Source : OMS, Rapport sur la Santé dans le monde 2000, pour un système de santé plus performant. Rapport disponible sur http://www.who.int/fr/

[2] Sur ce sujet, à lire (entre autres) : Les classes moyennes à la dérive, Louis Chauvel, Seuil, 2006 et Le descenseur social, enquête sur les milieux populaires, Philippe Guibert et Alain Mergier, Fondation Jean Jaurès, Plon, 2006

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Dimanche 15 juin 2008

Emmanuel Faber est directeur général délégué de Danone. Il a été auparavant président Asie-Pacifique du groupe et a piloté, dans ce cadre, la création du « social business » Grameen Danone[1], mené avec les équipes de M. Yunus, prix Nobel de la paix 2006.

Rappelons qu’un « social business », tel que défini par M. Yunus, est une entreprise à but social qui ne reverse pas (ou très peu) de dividendes à ses actionnaires, au-delà du remboursement de leur mise initiale. Les profits sont donc réinvestis dans le projet ; les investisseurs sont motivés par l'impact social et non par la maximisation du profit. Dans son dernier livre
« vers un nouveau capitalisme », Yunus raconte dans le détail cette « success story », de la première rencontre avec Franck Riboud, PDG de Danone à l'ouverture de l'usine avec Zidane comme invité d'honneur.

E. Faber est l’auteur d’un remarquable article, paru récemment dans le supplément « développement durable » des Echos (29 mai 2008) et intitulé « Réinventer la solidarité entre capitalisme et société », article où il s’interroge sur le futur du capitalisme et formule des pistes de solutions et de changement.

Ce n’est pas la première fois qu’on entend un discours de contestation ou de « transformation sociale » au cœur même du capitalisme. Depuis quelques années, ces prises de positions se multiplient (En France, voir par exemple les livres de l’économiste Patrick Artus ou celui de J. Peyrelevade, ancien patron du Crédit Lyonnais, le capitalisme total, Seuil).

E. Faber a néanmoins deux qualités particulières qui donnent du poids à son discours. D’abord, il est toujours en poste et à un niveau élevé (souvent, la contestation vient de cadres dirigeants à la retraite ou sortis de l’œil du cyclone du système). Ensuite, ce n’est pas un simple « parleur », il travaille concrètement au changement, à travers par exemple son action avec Yunus (Grameen Danone, fonds Danone Communities…).

Pour autant, il ne s’agit pas d’idéaliser Danone, qui comme toute entreprise cherchant à affirmer sa responsabilité sociale dans une économie de marché globalisé et financiarisée, doit en permanence gérer des tensions et des contradictions entre des actions de long terme pour un développement durable et des actions à court terme pour une performance financière maximale…

 

Dans cet article, ce qui frappe en première lecture est la lucidité d’E. Faber sur les défis colossaux à relever par le capitalisme : « (…) nous savons désormais que tous les fondements de notre système économique doivent être réinventés dans les 20 ans qui viennent pour tenir compte d'une gestion nouvelle de la rareté des ressources naturelles que nous aurons épuisées en 200 ans. Nous savons aussi que ce système n'a réellement profité qu'à 20 % de la population mondiale, transformant souvent la pauvreté en misère aux marches de l'empire, et que le développement scientifique qui l'a soutenu s'est aussi souvent accompagné, chez nous et ailleurs, d'un immense appauvrissement culturel. »

Pour faire face à ces défis, M. Faber appelle d’abord à une responsabilisation et une conscientisation de l’épargnant et de l’épargne, "acte fondateur de toute activité économique, qui va orienter les choix de société et les modes d'organisation sociale".


« Regardons-nous un instant. Nous vivons, pour la plupart de ceux qui liront ces lignes, dans un monde d'économie de marché dans lequel nous bénéficions pour notre consommation d'un vaste choix entre des produits, des services et des marques, pour lesquels le critère financier est loin d'être le seul à guider nos choix : l'image, l'envie, la peur, le rêve, l'imaginaire ou bien d'autres facteurs influencent nos choix de façon consciente ou inconsciente, au détriment du simple calcul économique.


(…) Pourquoi donc les personnes qui font des choix de consommation en fonction de critères non exclusivement financiers, lorsqu'elles sont placées face à une décision d'épargne, refermeraient-elles brutalement leur champ de conscience pour ne plus se préoccuper que des deux chiffres qui figurent à gauche du signe % ?


(…) On a coutume de dire que le marché est le moyen le plus efficace d'allocation des actifs, mais qu'il n'est qu'un moyen aveugle. C'est sans doute vrai mais s'il est aveugle, ce n'est pas en raison de sa complexité systémique, c'est d'abord parce que chacun d'entre nous veut bien l'être : en exigeant de mon banquier qu'il place mon épargne sur la sicav la plus performante de son portefeuille, j'accepte de ne tenir aucun compte des conséquences sociétales de ce choix, alors qu'elles sont fondamentales.


(…) J'ai la conviction que de nombreux épargnants sont prêts à placer une partie de leur argent dans des investissements qui leur apportent, au-delà d'un retour financier, un supplément de sens. »

 

Encore faut-il, comme le souligne Faber, que cette épargne responsable ait des débouchés crédibles et significatifs. En effet, quand bien même l’épargnant serait davantage « conscientisé », il faut aussi être capable de lui proposer une offre d'investissement alternative : c’est là où les « social business », et plus largement les entreprises sociales et solidaires ont leur rôle à jouer.

Deux obstacles majeurs sont néanmoins identifiés par l’auteur, obstacles qui freinent la sortie de « cette schizophrénie, qui continue d'allouer les ressources financières au gré des bulles spéculatives et non de leur utilité sociétale, utilité à laquelle nous aspirons pourtant tous dans la sphère que nous estimons « privée » de notre vie ? »

Le premier est celui des règles de fonctionnement du capitalisme financier actuel qui impose une rentabilité de 20 % non soutenable :

« + 20 % par an ». C'est maintenant le chiffre que tout le monde a en tête comme étant l'étalon de la croissance de tout indicateur financier digne de ce nom : l'immobilier quand le marché se porte bien, le marché des actions lorsque cela ne va pas trop mal. Cela place désormais le niveau de rendement 10 ou 15 points au-dessus du taux auquel les états empruntent. 

Cet énorme différentiel est porteur d'un risque inhérent qui est tout simplement lié au fait que l'économie réelle globale est bien incapable de croître à la même vitesse. Ce qui veut donc dire que le système ne peut fonctionner à long terme que par crises ou « ajustements », nécessaires pour reconnecter de temps en temps la finance avec l'économie réelle.


Compte tenu de ces cycles et des réductions de coût et d'effectifs massives et brutales qu'ils entraînent sur les marchés financiers, la plupart des opérateurs à Wall Street ou la City estiment que les gains qu'ils retirent de ce rendement de 15 ou 20 % ne sont après tout qu'une assurance contre le prochain retournement de cycle. Et il n'est donc remis en question par personne ; d'autant plus que la gestion indicielle est devenue monnaie courante, conditionnant des comportements d'autant plus collectifs. Par ailleurs, dans la crainte (généralisée mais forcement silencieuse) d'un retournement à tout moment, le risque de rater une opportunité de performance rapide apparaît imprenable et les acteurs sont devenus de plus en plus court-termistes.


Cela se traduit inévitablement par une pression grandissante sur l'alignement de la rémunération des dirigeants d'entreprises sur ces mêmes mécanismes, ce qui a transmis aux entreprises, et donc à l'économie réelle, lorsqu'elle est financée par les marchés, la responsabilité de produire les accroissements de valeur correspondants. Tout ceci bien sûr dans l'ignorance (feinte ?) ou le déni (inconscient ?) des conséquences macro économiques de ces règles du jeu qui, pour simplifier, tirent la croissance économique à des niveaux insoutenables et dans des directions injustifiables sur le plan social ou environnemental. »

Rendons lui grâce d’analyser de manière aussi explicite cette dérive fondamentale du capitalisme actuel.


L’autre obstacle de taille réside dans la difficulté actuelle à mesurer et à rendre compte de l'impact soical des entreprises. Cette capacité à évaluer précisément la performance sociale de l’investissement (son rendement social, son « SROI ») est pourtant indispensable au développement de ces marchés alternatifs d’épargne et d’entreprises :
« Pour que l'épargnant soit en mesure de « doser » la part d'utilité sociale qu'il veut donner à son investissement, il faut qu'il soit face à des entreprises qui expriment leur mission de manière claire. Et que cette mission puisse s'exprimer en termes de valeur sociale et pas seulement financière, et qu'elle soit mesurable, pour établir la confiance. Car la mesure des résultats sanctionnera le manque d'authenticité de l'engagement collectif de l'entreprise sur sa mission.

Est-ce vraiment utopique ? Qui aurait parié il y a 10 ans, que la gestion d'une grande entreprise puisse s'articuler autour de la mesure de son empreinte écologique : bilan carbone, analyse du cycle de vie des produits, reporting C02 dans le cadre du « disclosure project », étiquetage CO2 des produits de grande consommation : nous y sommes ou y serons très bientôt.


On voit bien que dans ce domaine, nous entrons dans une nouvelle ère, celle de la mesure de l'utilité sociale de l'entreprise. Et que cette mesure passe par l'analyse des processus de l'organisation au crible d'indicateurs sociétaux tels que l'emploi, l'empreinte écologique, la pauvreté, la santé, ou encore le savoir et la culture. Elle doit bien sûr s'étendre à l'ensemble du cycle de vie du produit ou du service pour mesurer cet impact de façon pertinente.


Sur le plan strictement financier, ce bilan de l'utilité sociale peut révéler des opportunités comme des risques, mais il ouvrira indéniablement des angles de vue nouveaux. La capacité à mesurer et donc à gérer l'impact sociétal de l'entreprise peut aboutir pour ses dirigeants, à consentir à partager la valeur créée de façon nouvelle, dans le temps et dans l'espace."

 

Article très intéressant donc, où sont développées des idées (remise en cause du capitalisme financier, développement des entreprises sociales, développement de l’épargne et finances solidaires, mesure de l’impact social des entreprises, modification du partage de la valeur, etc.) que défendent traditionnellement d’autres acteurs complètement différents, comme par exemple les mouvements altermondialistes ou les acteurs de l’économie sociale et solidaire.

Signe de plus d’une convergence progressive et croissante des acteurs de la transformation économique et sociale.

Accélérons là !

 

(L’article intégral d’E. Faber est disponible ici http://archives.lesechos.fr/archives/2008/LesEchos/20182-508-ART_MNG.htm)  


[1] Grameen Danone est un « social business » monté pour réduire la pauvreté grâce à un modèle économique de proximité permettant d'apporter quotidiennement des éléments nutritifs aux pauvres. Le premier produit commercialisé est Shokti Doi (« le yaourt pour être fort »), yaourt destiné aux enfants pauvres des villages, spécialement conçu pour améliorer leur santé et pour être économiquement accessible. Le modèle de production et de distribution de Grameen Danone cherche à impliquer les populations locales en amont (fermiers locaux), dans la production (emplois dans l'usine locale) et en aval (distribution par les « Grameen Ladies »).

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Mardi 6 mai 2008

Dans la nébuleuse des forces qui oeuvrent actuellement à la transformation du capitalisme, on peut distinguer deux mouvements importants d'idées et de personnes :


i) Ceux qui veulent
transformer le capitalisme de l'intérieur, en utilisant les mécanismes du marché et en s'appuyant sur la responsabilité individuelle des agents économiques (consommateurs, entrepreneurs, investisseurs, salariés...). Ils cherchent ainsi à développer des pratiques économiques différentes, plus humanistes, comme le commerce équitable, la consommation responsable, l'entrepreneuriat social, les entreprises coopératives, l'épargne et les finances solidaires, la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, l'activisme actionnarial, l'investissement socialement responsable, etc.


Ils sont concrets, pragmatiques, constructifs et cherchent à maximiser leur impact direct « ici et maintenant ». Ils croient aux petites rivières qui font des grands fleuves ainsi qu'à la capacité de transformer les choses par la stimulation des comportements vertueux individuels. Appelons-les 
les « incitateurs ».


Ils ont voté majoritairement Oui au référendum sur le TCE (traité constitutionnel européen) en 2005. Politiquement, on peut les trouver au PS comme parfois dans la gauche radicale (économie solidaire), et aussi (de plus en plus) à droite, dans la catégorie des cadres par exemple. Beaucoup d'entre eux néanmoins ne se reconnaissent pas dans une couleur politique particulière.


ii) Ceux qui veulent
transformer le capitalisme de l'extérieur, par la mise en œuvre de fortes régulations macroéconomiques : taxes sur les flux financiers, politiques volontaristes de redistribution, changement des règles du commerce mondial, sanctuarisation hors du marché des « biens communs », etc.


Ils parlent de remettre l'économie au service des peuples, de partager les richesses, d'inventer un autre mode de développement respectueux de l'homme et de la planète. Porteurs d'une forte volonté de transformation sociale, ils trouvent le dynamisme de leur action dans le combat contre ce qui est identifié comme responsable des problèmes sociaux et écologiques actuels : contre le néolibéralisme, contre les marchés financiers, contre les paradis fiscaux, contre la spéculation, contre la financiarisation de l'économie, etc. Ils défendent l'Etat social, les services publics, les biens communs.


Très politisés, on en trouve une partie au PS, un peu chez les gaullistes et surtout à la gauche du PS (altermondialistes, trotskistes, communistes, mouvementistes...) Ils se disent volontiers « antilibéraux », voire même « anticapitalistes ». Ils ont voté majoritairement Non au référendum sur le TCE en 2005. Appelons-les 
les « coercitifs ».

 

« Incitateurs » et « Coercitifs », même combat


« Incitateurs » et « coercitifs » communiquent peu entre eux (ils se comprennent donc peu). L'indifférence, la méfiance voire le mépris et le rejet prédominent dans leurs relations.


Les premiers reprochent aux seconds d'être trop manichéens, trop abstraits, trop dogmatiques, de se complaire dans une posture d'opposition permanente et dans la recherche d'une pureté et d'une perfection théoriques étrangères au monde réel.


Les seconds reprochent aux premiers la modestie de leur ambition sociale ou écologique, leur naïveté face à la capacité de récupération du système, leur compromission avec leur capitalisme, leur manque de vision politique ou collective.


Ces reproches croisés sont pourtant des images d'Epinal, avec une part de vrai dans les deux sens, mais aussi beaucoup de caricatures et surtout d'oublis.


Ces deux mouvements, indispensables, sont en effet
complémentaires. Ils vont dans le même sens, celui d'une réhumanisation et d'une démocratisation de l'économie. Leur rapprochement est plus que jamais indispensable (le temps presse !), peut démultiplier leur impact et accélérer la mue du capitalisme actuel vers un système soutenable et réellement humaniste.


Pour transformer le capitalisme, il y a besoin d'agir au niveau microéconomique (action des incitateurs) comme au niveau macroéconomique (action des coercitifs).


Il y a besoin de stimuler les acteurs du capitalisme dans l'adoption de comportements responsables comme il y a besoin de contraindre le système pour limiter drastiquement les comportements socialement ou écologiquement néfastes.


Croire que le capitalisme pourra se transformer grâce à la seule vertu de ses acteurs est une illusion. Mais croire qu'il suffit de réguler de l'extérieur pour tout arranger l'est tout autant.


Le capitalisme n'est pas le monde des Bisounours, il ne se transformera pas uniquement par la simple volonté de ses agents, aussi « incitateurs » soient-ils. Il est aussi nécessaire de mettre en place de nouvelles règles du jeu, sans quoi les pratiques économiques différentes des « incitateurs » sont condamnées à rester marginales et ne pourront jamais « changer d'échelle ». Comment croire par exemple que le commerce équitable puisse atteindre 20 %, 30 % ou 40 % du marché mondial (il n’en représente aujourd’hui que 0,01 %) si les règles du jeu du commerce mondial restent celles d'aujourd'hui ?


Les incitateurs doivent ainsi réhabiliter la politique et l’idée de contrainte dans leurs grilles de lecture et ne pas craindre de créer du dissensus dans le capitalisme. Ce dernier ne pourra en effet se transformer sans conflit, sans rapport de force, juste en se mettant autour de la table (ce qui du reste est nécessaire). Les « coercitifs » peuvent les aider dans cette voie.


Mais a contrario, le capitalisme n’est pas une « boîte noire » hostile dont il suffirait de modifier les paramètres extérieurs pour le remettre au service de l’Homme. C’est nier la diversité de ses acteurs, la multiplicité de leurs motivations, la complexité de leurs relations. Le regard monolithique et négatif souvent porté par les « coercitifs » sur l’entreprise (vache fiscale à traire), le profit (fondamentalement mauvais et ne servant qu'à nourrir de cupides actionnaires) et sur l’entrepreneur (individualiste forcené ou exploiteur ne pensant qu'à s'enrichir) est peu propice à la mise au point de propositions politiques crédibles, appropriables et populaires.


Les coercitifs doivent ainsi développer une vision plus riche, ouverte et empathique de l’entreprise et de l’entrepreneur. Leurs propositions gagneraient aussi à partir du monde tel qu'il est, pas tel qu'il est rêvé. Dans cette optique, les incitateurs peuvent leur être utiles.


Les syndicats peuvent probablement jouer un rôle de pont entre les deux forces, en France mais aussi et surtout au niveau international. Les syndicats sont par exemple de plus en plus engagés dans les démarches de RSE (responsabilité sociale des entreprises) tout comme ils aussi impliqués dans les combats politiques macroéconomiques (plusieurs syndicats français sont membres fondateurs d’Attac).


Enfin, cette convergence serait incomplète sans l’intégration d’une troisième force, de plus en plus active et au moins aussi importante que les deux autres, sinon plus : celle qui œuvre à modifier la place de l’économie dans la société, pour qu’elle ne soit plus la dimension fondamentale qui s’impose aux autres, mais une dimension importante parmi d’autres (sociale, familiale, spirituelle...).


Ce qui passe concrètement par une réflexion et des propositions en faveur par exemple de la sobriété ou de la « simplicité volontaire », de nouveaux indicateurs de richesse ou encore pour reconsidérer la place et l’organisation du travail.


Face aux défis colossaux du XXIème siècle, la transformation du capitalisme est plus que jamais nécessaire. Elle ne pourra réussir sans la collaboration et l’interconnexion accrues des différentes forces qui y travaillent, que ce soit celle qui oeuvre à modifier les comportements individuels des acteurs économiques, celle qui cherche à inventer de nouvelles régulations nationales et internationales ou encore celle qui vise à remettre l’économie à sa place, celle d’un bon serviteur mais d’un mauvais maître.

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