Lundi 9 mars 2009

Pour ou contre la croissance du PIB ? Le débat sur le développement et le progrès économiques ne devrait pas tourner autour de cette question aussi polémique que stérile, et dominée par la Posture : si vous acceptez que l’idée que le PIB augmente, vous êtes un méchant productiviste ; si vous êtes contre, vous voulez le retour à l’âge de pierre. C’est le niveau zéro de l’échange et de l’intelligence…

Se donner comme objectif de faire décroître le PIB me semble aussi erroné que celui qui consiste à vouloir le faire augmenter. Car c’est prendre le problème par le mauvais bout. Non pas qu’il ne faille pas développer l’activité et l’emploi, ne serait-ce que pour permettre de redistribuer ensuite ou de comber des déficits publics déjà abyssaux. Mais à trop se focaliser sur ce seul paramètre et à le considérer comme une finalité, LA finalité, on abandonne l’essentiel.

Ces trente dernières années, la croissance du PIB s’est concrétisée par l’explosion du « beaucoup avoir » d’une minorité et la relative stagnation d’une majorité. Sur la période 1998-2005, par exemple, les 0,01% des foyers français les plus riches ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % contre 4.6 % pour les 90 % des foyers les moins riches. Autre illustration : 50 % du surcroît de richesses créées aux États-Unis entre 1983 et 1998 a bénéficié au 1 % des ménages les plus aisés, et 90 % de cette même richesse aux 20 % des ménages déjà les plus favorisés (parmi les plus aisés)[1].

Et des enquêtes ont montré que malgré l’accroissement considérable du PIB américain depuis l’après-guerre, les américains ne sentent pas plus heureux aujourd’hui qu’avant (Easterlin).

Il y a un effet de seuil de revenu, au-delà duquel l’accroissement marginal du bien-être diminue. Cela renvoie à une idée assez intuitive selon laquelle quand on est à l’abri du besoin matériel, ce qui fait durablement notre bonheur n’est pas d’avoir une voiture ou un écran plat en plus, mais se joue plutôt ailleurs, notamment dans la qualité et l’intensité des relations avec les autres (amicales, amoureuses, familiales, sociales, professionnelles…).

Pour autant, la politique ne doit pas avoir pour objectif de poursuivre le bonheur, donnée éminemment subjective et personnelle. Une telle politique tendrait lentement mais sûrement vers une sorte de totalitarisme du Bonheur.

Mais entre la recherche de la croissance aveugle de biens et l’utopie d’un bonheur décrété, il y a de la place pour une politique publique qui ait pour priorité l’augmentation de la qualité de vie de tous.

La qualité de vie n’est pas la recherche du bonheur. S’il n’y pas de définition unique de la qualité de vie, cette notion renvoie à celle d’un bien-être individuel et collectif qui peut s’objectiver à travers un faisceau d’indices et de critères : avoir un revenu permettant de vivre décemment, vivre dans un environnement non pollué et paisible, avoir des perspectives d’évolution sociale et professionnelle, disposer d’une offre de services publics accessibles et de qualité (soins, éducation, petite enfance, culture …), pouvoir nouer des relations conviviales avec les autres, pouvoir participer pleinement à la vie de la Cité, etc.

La très sérieuse Commission Stiglitz/Sen/Fitoussi (qui rendra son rapport au printemps) en a d’ailleurs fait un de ses trois axes de travail. L’objectif de ses travaux « n’est pas de trouver un accord sur la définition du terme « qualité de vie », mais d’identifier les domaines dans lesquels des mesures crédibles, fondées sur des conventions et des définitions claires, pourraient être établies (…) L’un des objectifs sera de définir un ensemble d’indicateurs permettant la mise en oeuvre des éléments et des déterminants de la qualité de vie[2]. »

Cette idée de la "qualité de vie" est également au coeur de la fameuse « politique de civilisation » d’Edgar Morin : « Le but de la politique de civilisation est la qualité de vie, dont la manifestation est le bien-vivre, et non le seul bien-être, lequel, réduit à ses conditions matérielles, produit du mal-être[3]. »

Plutôt que de viser à augmenter la quantité de biens de quelques uns (en visant la croissance du PIB à tout prix), la politique économique devrait ainsi plutôt cibler la croissance de la qualité de vie de tous… Ce qui contribuera peut-être à faire croître le PIB, mais un PIB alors riche en services relationnels, en emplois de proximité et de qualité, écologiquement plus sobres et socialement plus responsables, en production plus soutenable et équitable, en économie sociale et solidaire.  La croissance du PIB serait alors la conséquence et non le but La nuance est de taille !

Pour y parvenir, il importe notamment d’investir massivement sur les services d’intérêt général (éducation, santé, petite enfance, culture, sport, justice…) qui, centrés sur l’épanouissement des hommes, de tous les hommes, permettent une amélioration de la qualité de vie individuelle et collective.

La puissance publique doit changer de regard sur ces services, en ne les considérant plus comme un coût qu'il convient de minimiser mais comme un investissement socialement, écologiquement et même économiquement rentable pour la collectivité, à moyen et long terme. Les plans de relance comme la comptabilité publique gagneraient ainsi à intégrer un véritable volet « investissement d’intérêt général ».

Plus que jamais la politique économique a besoin d’un cap. La croissance du PIB ne peut plus être celui-là. Elle gagnerait à se concentrer désormais sur la croissance de la qualité de vie. 




[1] Sources : Les hauts revenus en France (1998-2006) : Une explosion des inégalités ? Camille Landais, Paris School of Economics, Juin 2007 / Travaux de l’économiste américain Edward Wolff (qui parle « d’un retour à Marie-Antoinette »), cités par Jean-Paul Fitoussi dans La démocratie et le marché, Grasset, 2004.

[2] Commission Stiglitz/Sen/Fitoussi sur la mesure des performances économiques et du progrès social, Note problématique, juillet 08. En première approche, la Commission distingue d’une part des composantes de la qualité de la vie : expériences hédoniques (sentiments positifs et négatifs), jugements d’évaluation (à l’égard de la vie dans son ensemble et de ses principales composantes), « capabilités » (santé, compétences, autres). Et d’autre part, des déterminants de la qualité de vie : activités personnelles (par ex., loisirs, trajets domicile-lieu de travail, temps de travail), sécurité personnelle (par ex., victimisation, peur de la criminalité, conflits, guerres), environnement social (par ex., liens sociaux, confiance, garantie d’une assistance en cas de besoin), environnement institutionnel (par ex., libertés, participation à l’action politique, fonctionnement du système judiciaire), environnement naturel (par ex., exposition au bruit, pollution, accès à des espaces publics).

[3] La politique de civilisation, Edgar Morin, Seuil, 2008 (réédition)

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Vendredi 21 novembre 2008

Nous vivons une période étrange.

En moins de 10 ans, de nombreux grands sujets pointés et diagnostiqués par une marge souvent qualifiée d'« utopiste », «contestataire » ou « gauchiste » se sont imposés dans le débat public et sont désormais partagés par une majorité, dans l’opinion et dans la classe politique, gauche et droite confondues.

Citons-en quatre :

-          Les dangers et impasses du capitalisme financier (tel qu’il s’est développé depuis les années 80) et de l’autorégulation du marché, que la crise actuelle révèle avec force.

-          Les limites du PIB comme indicateur de richesse et la nécessité d’inventer de nouveaux outils pour mesurer la richesse et le bien-être (création par exemple de la Commission Stiglitz/Sen/Fitoussi).

-          La stagnation des salaires, les problèmes de pouvoir d’achat (thème majeur de la campagne présidentielle 2007) et le déséquilibre de la répartition de la valeur ajoutée (PIB) en faveur du capital et au détriment des salariés, ces 25 dernières années (- 10 %).

-          La crise écologique (exemple du Grenelle de l’environnement) et la nécessité induite de changer radicalement de mode de développement, de sortir du productivisme pour aller vers des comportements plus sobres et plus solidaires.

J’ai souvenir qu’à la fin des années 90, début des années 2000, ces enjeux étaient loin de faire l’unanimité. Ils étaient connotés gauche radicale et protestataire ou Verts âge de pierre...

Militant chez Attac, je me souviens comment il était peu aisé de convaincre sur les marchés le dimanche que les dysfonctionnements de la finance avaient un impact direct négatif sur le salaire, l’emploi et la vie des personnes que l’on croisait. Trop abstrait, trop lointain, trop connoté, trop gauchiste. Aujourd'hui, quelques années seulement après, c'est une évidence pour tout le monde !

Rendons donc à César ce qui lui appartient : je salue ces mouvements de lutte, boudés ou caricaturés par les médias, qui ont défendu et promu ces idées aujourd’hui consensuelles, de manière isolée et dans l'adversité, depuis 10, 20 et même 30 ans (cf. par exemple la candidature écologiste de René Dumont à la présidentielle de 1974). 

Aujourd’hui, ces idées sont reprises à foison par l’ensemble des acteurs politiques, au premier rang desquels Nicolas Sarkozy qui, adoptant un ton “décroissant”, déclarait encore il y a peu (en recevant le Pape) : « La  croissance économique n’a pas de sens si elle est sa propre finalité. Consommer pour consommer, croître pour croître, n’a aucun sens. Seuls l’amélioration de la situation du plus grand nombre et l’épanouissement de la personne en constituent ses buts légitimes ».

On ne peut que se réjouir que ces idées se soient largement diffusées et disposent maintenant d’une assise majoritaire. Mais il y a 2 mais…

D’abord, on en reste trop au stade des paroles et les actes sont encore loin de suivre et d'être à la hauteur des enjeux. Les concrétisations laborieuses et encore timides du Grenelle de l’environnement ou du récent G20 (censé "refonder le capitalisme", pouf, pouf !) en témoignent. Pas évident de mobiliser les gens dans ce contexte, car le pouvoir en place peut toujours répondre qu’il partage le diagnostic, qu’il a commencé à agir mais que tout ne peut pas se faire en un jour, etc. Bref de noyer le poisson. Nicolas Sarkozy a pourtant l’opportunité d’être un président historique. Celui qui regarde les problèmes en face et… les règle vraiment. Pour le moment, il se limite trop souvent à la première étape.

Comme le souligne Pierre Calame, directeur de la Fondation pour le Progrès de l’Homme, « nous voyons la maison brûler, nous la regardons même brûler, avec un mélange de fatalisme et de fascination morbide puis nous retournons nous distraire, comme aurait dit Blaise Pascal, à nos activités quotidiennes, avant de regarder à nouveau où en est arrivé l’incendie. Ou, pour reprendre l’expression d’Aristote, nous sommes en situation d’acratie, en situation de voir ce qu’il y a à faire mais de ne pas trouver en nous le ressort moral et l’énergie pour le faire Bref, ce n’est pas la connaissance du problème qui manque », mais bien la volonté de se mobiliser et d’agir.

Second « mais » : j’ai dit que beaucoup d’idées marginales hier sont aujourd’hui majoritaires. Mais pas toutes. Certaines idées encore peu visibles gagneraient ainsi à s’imposer dans le débat public.

Notamment, celle très actuelle de la « démocratie économique », à mon sens la grande question du 21ème siècle (portée notamment par l’économie sociale et solidaire). Encore absente du débat public, elle est pourtant en filigrane dans tous les sujets évoqués ci-dessus.

L’économiste Marc Fleurbaey, qui nous invite à « conserver le marché et dépasser le capitalisme » en parle bien :

« Distinguer le capitalisme et l’économie de marché est essentiel. Autant je pense que l’économie de marché est notre horizon – parce qu’elle est la plus efficace, mais aussi parce qu’elle est juste à certains égards, en particulier en tant qu’outil de promotion de l’autonomie des individus -, autant sa forme actuelle n’est pas vouée à perdurer. Pourquoi ? Parce qu’il y a un décalage extraordinaire entre notre culture, imprégnée de valeurs démocratiques, et le fonctionnement de l’économie, qui aussi bien de manière générale qu’au sein des entreprises, reste très peu démocratique ». 

(…) La démocratie n’est jamais complète et il faut sans cesse essayer de se rapprocher de l’idéal démocratique, qui veut que chacun puisse contrôler les décisions qui le concernent, avec un pouvoir réparti en proportion des intérêts en jeu. (…) On associe généralement la démocratie à la sphère strictement politique. Or, la démocratie est un enjeu partout où se prennent des décisions qui concernent une collectivité : les entreprises, mais aussi les associations et - pourquoi pas ? - la famille. Plus les décisions sont prises de manière démocratique, plus on favorise l’autonomie des individus membres de ces collectivités.

(…) Il faut introduire la démocratie dans le fonctionnement des entreprises. Une gestion qui est faite uniquement dans l’intérêt des actionnaires n’est pas favorable à l’épanouissement humain du personnel. Les travailleurs se sentent menacés, précarisés, otages de décision prises dans des sièges sociaux très éloignés. Or, la théorie économique nous dit que les entreprises pourraient être plus efficaces si les intérêts de toutes les parties prenantes étaient mieux pris en compte[1] ».

A bon entendeur, salut (démocratique) ! 



[1] Interview dans le quotidien belge, Le Soir, 26 mars 2007. Voir aussi son livre Capitalisme ou démocratie, l'alternative du 21ème siècle, paru chez Grasset en 2006.

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Vendredi 6 juin 2008

Paradoxalement, les pouvoirs publics ne cessent de poser davantage de limites et de contraintes pour tout ce qui relève de la sécurité civile des biens et personnes (sous forme de lois restrictives, de dispositifs de surveillance et de prévention, de sanctions accrues...) - avec d'ailleurs l'aval de l'opinion publique -, mais demeurent très timides et réservés quand il s'agit d'aborder ce thème des limites et contraintes dans le champ de l'économie.

Chez les décideurs comme chez le grand public, prévaut en effet l'idée que le surcroît de liberté est toujours une bonne chose dans l'économie et que s'il y a régulation, elle doit être maniée avec modération.

Or, nous savons bien désormais que face aux enjeux colossaux du 21ème siècle (notamment écologiques), la machine économique ne peut continuer à fonctionner comme elle l'a fait ces cinquante dernières années. Le rapport 2007 du PNUD (ONU) sur le développement humain le souligne : « L'une des plus rudes leçons qu'enseigne le changement climatique est que le modèle économique de la croissance et la consommation effrénée des nations riches sont écologiquement insoutenables. On ne pourrait pas infliger de plus profonde remise en question à nos hypothèses sur le progrès que le réalignement des activités économiques et de la consommation sur les réalités écologiques ».

Alors pourquoi si peu d'entrain à agir réellement sur l'économie ?

Il est vrai que dans un monde ouvert et globalisé comme le notre, le contrôle et la contrainte en matière économique sont délicats à manier, surtout au niveau national, avec la menace permanente de la concurrence féroce d'un moins disant social ou environnemental. Il est vrai aussi que l'économie administrée a montré son impasse et son danger et que personne n'a envie d'y retourner.

Mais est-ce que pour autant l'idée de limite doit être abandonnée ? Assurément, non ! Il s'agit donc de la réhabiliter et même de l'assumer de manière décomplexée.

D'abord, on l'a vu, parce que cette limitation est la condition même de la durabilité de l'économie et de l'humanité.
 

Une approche renouvelée et positive de la contrainte

Ensuite, car elle peut être utile à l'économie elle-même. Aujourd'hui, par exemple, à gauche comme à droite, tout le monde s'accorde, à quelques nuances près, sur le même constat : la nécessité de reprendre la main sur un capitalisme financier dont les dérégulations successives lui ont fait perdre sa tête et sa conscience. Et pourtant, rien n'est fait ou si peu.

Notre comportement face à la finance rappelle celui des parents tyrannisés par leur enfant-roi : faute d'autorité (politique), face à la démission des « parents » (politiques), la finance s'est imposée comme l'enfant-roi qui dicte ses désideratas à la société et ne supporte aucune tutelle...

Par ailleurs, la "limite" ne se réduit pas à une interprétation coercitive et antilibérale. Il faut faire preuve d'imagination pour inventer des contraintes à la fois efficaces et réellement opérationnelles ; des contraintes qui n'inhibent pas l'initiative individuelle mais qui soient au contraire « incentives » à la créativité, à l'innovation ; des contraintes dynamiques qui ne soient pas uniformes, certaines choses devant croître et d'autres décroître, en fonction d'objectifs et de finalités humanistes (Par exemple, les salaires pourraient progresser aussi vite que les gains de productivité, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui...) ; des contraintes pouvant résulter des pouvoirs publics, de comportements volontaires, de négociations entre parties prenantes, etc.

Alors que faut-il encadrer et comment : la rémunération des dirigeants ? les écarts de revenus dans l'entreprise ? la rémunération du capital ? la taille des entreprises ? l'empreinte carbone des entreprise ? etc. Toutes ces questions sont complexes et mériteraient un véritable débat national et international.

En s'inspirant par exemple des expériences des entreprises de l'économie sociale et solidaire (entreprises associatives, entreprises coopératives, entreprises d'insertion, entreprises de commerce équitable, etc.) qui sont, sur ces sujets, une source d'enseignements pertinente.

Enfin, la première des limites est celle que nous devons imposer à nos esprits : l'économie a pris une place démesurée dans nos vies. Comme le soulignait déjà Keynes, « les économistes sont présentement au volant de notre société, alors qu'ils devraient être sur la banquette arrière.» Le défi est de donner à l'économie toute sa place, mais rien que sa place.

Nous devons donc renverser la perspective : les limites et les contraintes ne sont pas antiéconomiques ; nous avons au contraire besoin d'elles pour tendre vers une économie saine et durable (notre économie actuelle n'est ni saine, ni durable). Cet impératif s'impose à nous : il pourra se traiter de manière démocratique et raisonnée maintenant ou alors de manière autoritaire et brutale demain, si rien n'est fait (à quand le rationnement individuel de production de CO2 par exemple ?)...

A nous d'inventer et de mettre en œuvre une troisième voie, entre la régulation modérée et souvent illusoire d'une « soft law » et la contrainte démobilisatrice d'un Etat Léviathan.
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Dimanche 25 mai 2008

La myopie est l’un des grands dangers qui menace les mouvements politiques et économiques visant à remettre l’économie au service de l’Homme. La myopie au sens d’une certaine inclinaison à orienter son énergie, son esprit de révolte et sa volonté de changement contre des « ennemis » mal choisis et mal cernés. Avec au final, un impact et une efficacité très limités. Et beaucoup de gâchis !

 

J’essaierai ici de décrire quelques uns de ces problèmes de vision, qui se retrouvent régulièrement chez ceux qui oeuvrent, à l’émergence et au développement d’une « autre économie ». Ce premier article porte sur la confusion entre économie de marché et productivisme.

 

L’économie de marché : une évidence mal assumée

 

L’économie de marché est entendue ici comme un système économique qui reconnaît l’initiative individuelle, la liberté d’entreprendre, la propriété privée, la concurrence et les échanges marchands. Sans pour autant que la marchandise règne en maître : économie de marché n’implique nullement Etat faible ou citoyen soumis.

 

Ces cinquante dernières années, l’économie de marché s’est progressivement installée dans une majorité de pays du monde, sous des formes très variées. En France, tous les partis politiques s’inscrivent dans l’économie de marché : la droite depuis longtemps, la gauche depuis 1983 et le « tournant de la rigueur », même si sa reconnaissance officielle est très récente (révision de la déclaration de principes en mai 2008).

 

Même la gauche radicale, au-delà des slogans et des grands mots (comme « anticapitalisme »), ne cherche généralement qu’à réguler fortement une économie de marché qu’elle reconnaît donc aussi implicitement. Il suffit de lire avec attention les programmes présidentiels du PCF ou de la LCR pour s’en convaincre… Au-delà de la rhétorique, les sympathisants de « la gauche de gauche » sont en effet quasiment tous pour un renforcement de la part du travail dans le PIB (au détriment du capital), un contrôle démocratique renforcé, une intervention publique importante (dans les services publics, la protection sociale, la protection de l’environnement),… donc pour une autre économie de marché - pas pour son éradication, encore moins pour un retour au collectivisme[1].

 

Sortir de la posture

 

La société capitaliste, socialiste, communiste idéale ou « pure » n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais[2].

 

Sortons donc des incantations et des postures, mettons « les mains dans le cambouis » : quels objectifs politiques ? Qu’est-ce qui relève du marché ? de la puissance publique et des « biens communs » ? d’un mix des deux (partenariat public-privé) ? d’aucun des deux (non marchand, bénévolat…) ? Comment permettre la bonne complémentarité et la bonne synergie, au service de l’intérêt général, entre puissance publique, marché et individus ? entre lois et contrats ? Comment créer les conditions d’un Etat stratège et régulateur ? d’un marché responsable et équitable ? d’un individu citoyen politique et économique ? Comment intégrer concrètement les contraintes imposées par la finitude de la planète ?

 

Autant de questions clés auxquelles il faut apporter des réponses précises, claires et cohérentes, loin des débats idéologiques stratosphériques, notamment celui de savoir s’il faut être « pour ou contre l’économie de marché » ?

 

Cette question obsède et cristallise pourtant le débat public français et celui de la gauche en particulier, départageant deux postures classiques du théâtre politique national. D’un côté, ceux qui voient la moindre critique du capitalisme comme un aveu de léninisme, une marque d’adhésion à un modèle collectiviste ou un « refus d’adaptation au monde réel ». De l’autre, ceux qui voient l’entreprise et le marché comme le Satan absolu ou un monde monolithique dont il faut a priori se défier, voire à combattre ardemment, sans jamais d’ailleurs expliciter ce qui pourrait le remplacer…

 

Or, ni l’entreprise, ni le marché ne sont des réalités monolithiques ou figées. L’entreprise est un espace social de construction du réel, avec ses tensions mais aussi son potentiel de transformation du monde. Elle n'est ni un mal, ni un bien, elle est ce qu'on en fait,  potentiellement un levier d'émancipation individuelle comme un lieu d’exploitation et de régression sociale.

 

On peut ainsi être sur le marché de différentes manières : avec comme seule motivation la recherche du profit maximum à tout prix, souvent au détriment des hommes et de la planète ; avec comme motivation l’envie de proposer de bons produits qui répondent à de vrais besoins, dans une optique de développement durable ; ou encore avec comme motivation la maximisation de l’impact social ou écologique (exemple des « social business » de M. Yunus). 

 

La question qui devrait être au cœur du progressisme économique est plutôt la suivante : quelle économie de marché voulons-nous ?

 

Une économie de marché court-termiste, dominée par les enjeux financiers, la rémunération des actionnaires, la réduction des salariés à de simples variables d’ajustement dépendant des cours de bourse - bref, une économie « hors-sol », voire « hors-homme » qui est pourtant très actuelle et fait dire au peu gauchisant Patrick Artus que « le capitalisme est en train de s’autodétruire »[3] ? Ou alors voulons-nous une économie de marché au service des hommes, des territoires et de l’environnement ?

 

Rompre avec le productivisme

 

Pour mettre en place cette dernière, il est indispensable de rompre avec l’idéologie du productivisme, le dogme du « toujours plus », toujours plus vite, qui cherche à exacerber en permanence nos désirs et qui prétend nous épanouir et nous « libérer » (par le mobile, l’ordinateur portable, la voiture,…) pour en fait mieux nous assujettir et nous aliéner (par le crédit, la frustration, la dépendance…).

 

D’abord, parce que philosophiquement, le bonheur, l’émancipation et la liberté des hommes ne peuvent résulter d’une accumulation illimitée des biens et services. Ensuite, parce que jamais le monde n’a été aussi riche : une meilleure répartition des richesses permettrait la satisfaction des besoins fondamentaux de tous. Enfin, parce que la remise en cause du productivisme est plus que jamais nécessaire eu égard aux périls écologiques majeurs en cours, qui menacent très sérieusement les générations futures et la planète.

Des changements majeurs sont nécessaires : nous savons que si le monde entier vivait et consommait comme un Français moyen, il faudrait trois « Terre » pour satisfaire ses besoins (six dans le cas d’un Américain moyen…). Qui plus est, il reste également peu de temps pour opérer ce revirement. Dans dix, vingt ou cinquante ans, on ne pourra pas dire « on ne savait pas ». On sait, dès maintenant, que la perspective d’un « plantage » irréversible de l’homme par l’homme n’est pas un conte à dormir debout…

 

Le défi n’est pas que technique : la technologie est utile mais ne suffira pas à relever le défi écologique ; notons d’ailleurs que déjà, on ne parle plus d’empêcher le réchauffement climatique (que n’a-t-on fait avant !) mais seulement de le limiter à 2°C d’ici à 2100… Le défi est bien plus profond : philosophique, moral et même spirituel. Il s’agit d’une véritable confrontation entre deux approches de la vie : le « bien-être » versus le « beaucoup avoir ».

 

Une autre économie de marché est possible

 

Il existe un chemin pour une pensée non productiviste dans une économie de marché. Il y a une autre voie à défricher, une autre voix à exprimer, hors des sentiers battus et asséchés de l’économie collectiviste, du libéralisme ou de la social-démocratie.

 

A première vue, ce chemin peut paraître étroit et ses marcheurs rares, tant on a peu l’habitude d’associer économie de marché et anti-productivisme. Et pourtant, ce chemin de crête, ils sont déjà nombreux à le suivre.

 

Je pense notamment, en France, aux centaines de milliers d’hommes et de femmes qui font vivre ce qu’on appelle « l’économie sociale et solidaire ». En particulier, les dizaines de milliers de chefs d’entreprises d’économie sociale et solidaire - appelons les simplement entrepreneurs sociaux[4] - occupent à mon sens une place symbolique forte car ils constituent en quelque sorte des éclaireurs d’une autre économie de marché, plus responsable, plus équitable et plus humaniste.

 

Par leurs pratiques, leur capacité à combiner liberté individuelle et ambition sociale, esprit d’entreprise et volonté de changer le monde, projet économique et utilité sociale, dynamisme entrepreneurial et préservation de l’environnement, réussite individuelle et intérêt collectif, convictions fortes et ouverture à l’Autre, capacité de révolte et ancrage dans le réel, par leur faculté à montrer qu’au fond le souhaitable est vraiment possible, les entrepreneurs sociaux contribuent activement à dessiner les contours concrets d’un nouveau projet de société humaniste, où l’économie est pleinement et réellement au service des hommes et de la planète… Un projet de société qui devrait être au coeur d’un « rêve européen »[5].




[1] On peut noter au demeurant que le terme qui a émergé avec succès en 2005 pour fédérer les partisans du « Non de gauche », lors de la campagne référendaire sur le traité constitutionnel européen, est « antilibéralisme » et non « anticapitalisme », ce qui est révélateur de l’orientation retenue. Le libéralisme économique étant perçu grosso modo comme une déclinaison extrême du capitalisme où les lois du marché s’appliquent (quasiment) partout et où l’État se limite à ses fonctions régaliennes d’ordre, de défense et de justice. Antilibéral ne signifie donc pas anticapitaliste, loin de là…

Rappelons aussi que le libéralisme n’est pas réductible au seul libéralisme économique : les libéralismes politique (droits et libertés des individus) et sociétal (libéralisation des mœurs) sont deux combats historiquement portés par la gauche… qui l’a oublié pour mieux se complaire dans la condamnation sans nuance du libéralisme. En toute rigueur, le terme le plus adapté pour incarner le « Non de gauche » aurait été plutôt « antinéolibéral » (mais trop hermétique pour se diffuser à grande échelle).

[2] Voir notamment Jean-Paul Fitoussi, La politique de l’impuissance, Entretien avec Jean-Claude Guillebaud, Arléa, 2005.

[3] Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Le capitalisme est en train de s'autodétruire, La Découverte, 2005.

[4] Pour plus d’infos sur cette réalité de l’entrepreneuriat social (exemples, chiffres, témoignages, ressources…), voir par exemple la publication Avise « Devenez entrepreneur social » (janvier 2007), téléchargeable gratuitement sur www.avise.org. Voir aussi Virginie Seghers et Sylvain Allemand, L’audace des entrepreneurs sociaux, éditions Autrement, 2007.

[5] Jeremy Rifkin, Le rêve européen, Fayard, 2005.

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