Lundi 8 juin 2009

Nous vivons une crise systémique (sociale, écologique, alimentaire, éthique, démocratique, etc.) qui nous impose de réviser en profondeur nos façons de produire, de consommer et d’investir. C’est désormais une banalité que de le dire, cette idée s’étant largement diffusée dans tous les milieux politiques et économiques.

Malheureusement, cette idée reste encore largement à l’état de discours. Force est de constater que les réponses mises en place pour le moment pour répondre à cette crise systémique, ressemblent plus aux vieilles recettes reliftées qu’à de nouvelles solutions de rupture.

Si les décideurs politiques et économiques sont tentés, au-delà d’un verbe emphatique, d’appliquer des rustines du passé sans se poser plus de questions, les citoyens demeurent eux en attente d’un changement plus fort. Une part significative et croissante de la population souhaite en effet une autre économie de marché, différente du capitalisme néolibéral des Trente Odieuses (1980-2010) et de la folie d’un monde dominé par l’argent et la concurrence de tous contre tous. Ils attendent une autre pratique de l’entreprise, plus respectueuse des hommes, de la planète, des territoires[1].

Ces pratiques différentes existent déjà dans l’économie sociale et solidaire (ESS), véritable laboratoire de l’économie d’après-crise. Sur les territoires, les initiatives se multiplient, l’innovation foisonne, les acteurs se structurent, les collectivités agissent, les citoyens s’investissent.

Par contre au niveau national, où cette voix serait utile à porter, où cette voie serait pertinente à montrer, pour nourrir le débat public et politique et ouvrir le champ des possibles, l’ESS demeure incroyablement aphone. Le CEGES[2], l’organisation légitime pour exprimer et diffuser cette parole, et qui a dans son CA de nombreuses personnalités remarquables, n’est hélàs collectivement pas à la hauteur de l’enjeu.

Au fond, le Ceges devrait oser davantage :

à Oser se vivre comme un mouvement d’entreprises différentes, plutôt que comme la juxtaposition de quatre « familles » statutaires (associations, coopératives, mutuelles, fondations) ou comme une « économie » à part, isolée de l’économie capitaliste (et de l’économie publique).

à Oser dépasser un simple discours de la reconnaissance pour porter une véritable vision de changement, visant à développer ses formes différentes d’entreprises mais aussi à contribuer à faire changer de cap l’économie dans son ensemble.

à Oser dépasser un verbe de la complainte pour porter un langage de la preuve offensif, à même de convaincre et d’attirer, hors de l’ESS.

à Oser s’ouvrir aux réseaux et acteurs de l’économie solidaire (Réseaux de l’insertion par l’activité économique, Plateforme commerce équitable, Union des entreprises adaptées, Réseaux territoriaux d’économie solidaire, Amap, etc.), et comprendre comment ces nouveaux acteurs renouvellent le terreau de l’économie sociale, et ce faisant, le vivifient et le pérennisent. 

à Oser créer du dissensus en son sein, en ne cherchant pas à fédérer à tout prix (souvent d’ailleurs au prix d’un consensus mou et inaudible) mais plutôt en cherchant à mobiliser une majorité autour d’une vision forte et offensive.

à Oser enclencher un dialogue sérieux et engagé avec les véritables acteurs de la RSE, notamment au niveau des PME (CJD, réseau Entreprendre…).

à Oser investir sur de l’intelligence politique, pour produire des idées et propositions et se donner les moyens de les diffuser, alors que les grandes entreprises de capitaux ont bien compris depuis longtemps cet enjeu et savent financer de la R&D politique (exemple de l’Institut Montaigne, financé par plus de 90 entreprises, pour un budget total de 3,5 millions d'euros ou encore de l’Institut de l’Entreprise).

Alors qu’est-ce qu’on fait ?

De deux choses, l’une. Soit le Ceges bouge de l’intérieur, ose relever ces défis et changer, en profondeur, dans l’année qui vient. C’est bien sûr l’option préférable. Certains, courageux, y travaillent d’arrache pied  depuis plusieurs années (notamment l’équipe salariée). Les choses avancent doucement et beaucoup reste à faire. Il faut certainement que les différents acteurs de l’ESS les soutiennent collectivement davantage, et s’investissent également eux-mêmes davantage en faveur d’une rénovation profonde du Ceges.

Soit, si le Ceges ne bouge pas ou peu - et après tout c’est son droit -, chacun devra alors prendre ses responsabilités. Beaucoup d’acteurs de l’ESS que je rencontre sont frustrés par le silence national de l’ESS et ne se résolvent pas à ce que leurs entreprises ne soient pas efficacement représentées au niveau national et ne fassent pas réellement mouvement, surtout que tous les ingrédients sont là…

Il faudra alors considérer sérieusement le projet consistant à créer un nouveau mouvement national des entreprises sociales et solidaires, à partir des réseaux et des entreprises volontaires, un mouvement à même de véritablement relever les défis exposés ci-dessus.

Après tout, le nouveau monde à construire appelle de nouvelles approches, de nouvelles idées, des innovations institutionnelles. Et tant que cette belle idée d’ESS ne sera pas vécue, appropriée et portée par les entreprises elles-mêmes, l’ESS peinera à se faire entendre et reconnaître.

Il y a besoin d’audace comme celle qu’ont eu les acteurs ESS anglais au début des années 2000, en créant la « Social Enterprise Coalition », dont la baseline ambitieuse est « transform how and why we do business.» et qui fédère aujourd’hui des réseaux représentant 10 000 entreprises et s’est imposé comme l’interlocuteur de référence du gouvernement anglais.

Avec des résultats spectaculaires : la mise sur pied d’un plan d’action gouvernemental pour développer les « social enterprises » (5 M£ / an) géré par une équipe de 10 personnes rattachée directement aux services du Premier Ministre, la création d’un fonds d’investissement dans les entreprises sociales de la santé de 100 M£, un Social Enterprise Summit le 12/05 dernier, avec la présence de plusieurs ministres et acteurs du gouvernement et des mesures concrètes à la clé, etc.

Si les anglais, réputés « libéraux » l’ont fait, pourquoi les Français ne le pourraient-ils pas ?

Osons donc - via le Ceges ou autrement si ce n’est pas possible - bâtir le mouvement des entreprises sociales et solidaires ! 



[1] Deux enquêtes parmi de nombreuses autres qui le montrent : 53 % des Français souhaitent une réforme en profondeur du capitalisme ; 74 % des Français estiment que la crise remet en cause leurs valeurs et leur façon de vivre (TNS Sofres / Secrétariat d’Etat à la prospective, janvier 2009). 81% des Français se déclarent autant voire plus inquiets des risques liés à la dégradation de l’environnement que des risques liés à la crise financière (LH2 - Comité 21, février 2009). La forte poussée des écologistes aux dernières élections européennes est aussi un signe fort de cette attente.

[2] Ceges : Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. www.ceges.org  

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Vendredi 24 avril 2009

Deux logiques sont aujourd’hui à l’œuvre dans l’économie sociale « d’en haut », celle des têtes de réseau  une logique institutionnelle de représentation, de promotion et défense de modes d’entreprendre spécifiques et d’intérêts communs aux différentes familles (coopératives, associations, mutuelles, fondations) ; et une logique de mouvement ; fondée d’abord sur l’adhésion à un projet politique, sur des pratiques et sur les apports actuels ou potentiels de l’économie sociale à la société.

Il ne s'agit pas d'opposer ces deux logiques. Elles sont toutes deux légitimes, nécessaires et complémentaires. Mais la démarche institutionnelle a pris tellement d’importance qu’elle en vient à nuire à celle de mouvement : hypertrophie de l’institution, atrophie du mouvement

Elle l’empêche en effet de se développer, paradoxalement au moment d’une crise historique du capitalisme, qui appellerait, si ce n’est une alternative, du moins des pratiques entrepreneuriales plus responsables, plus démocratiques et plus solidaires, pratiques depuis longtemps mises en œuvre par l’économie sociale.  

Qui se réclame vraiment de l’économie sociale ?

Une bonne illustration de ce déséquilibre institution / mouvement réside dans le fait que personne ne sait exactement qui, dans le champ institutionnel considéré comme celui de l’économie sociale, s’identifie réellement (ou pas) à elle.

Les promoteurs de l’économie sociale parlent au nom d’entreprises et d’initiatives dont une part (significative ?) ne se réclame pas activement d’elle. En effet, une partie des mutuelles, beaucoup de coopératives et même un certain nombre d’associations (par exemple dans le champ sportif) ne se revendiquent pas forcément d’elle.

Certes, l’économie sociale ne communique pas assez, mais cela ne peut suffire à expliquer ce décalage. En fait, aucun travail n’a été encore réalisé pour véritablement l’analyser.

Il serait ainsi utile de mener un travail d’enquête sur un échantillon représentatif des associations, coopératives, mutuelles, fondations pour savoir qui, parmi eux, se sent vraiment partie prenante de l’économie sociale et au-delà, quelle signification ils lui donnent (les points de vue des dirigeants, des salariés et des bénévoles pouvant être différents, cette pluralité de regard serait également pertinente à recueillir et étudier).

Ce travail serait tout sauf anodin, car après tout, les entreprises qui se reconnaissent dans l’économie sociale ont aussi quelque chose à dire de légitime et de pertinent sur ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle devrait être…

Et comment faire de l’économie sociale un mouvement (social) crédible, si on ignore précisément quels acteurs, quelles initiatives, quelles entreprises portent et partagent vraiment son projet ? Comment « changer d’échelle », sortir de la marge pour porter au centre une réalité dont on ne sait pas objectivement par qui elle est réellement portée ? Comment évaluer a fortiori son poids économique et social réel ?

Cette enquête - sorte de baromètre interne de l’économie sociale - pourrait être annuelle ou bi-annuelle, régionale et nationale, voire européenne. Ses résultats pourraient être présentés et valorisés lors du « mois de l’économie sociale et solidaire ». Ils aideraient à faire progresser la logique de mouvement, tout en n’affectant aucunement celle de l’institution.

Rénover l’approche de l’économie sociale

Au-delà, c’est la construction de l’économie sociale comme somme de statuts (associatif, coopératif, mutualiste, fondation) qui pose question.  

D’abord, définir l’économie sociale uniquement comme la somme de ces familles ne renvoie pas à la réalité : certaines associations, mutuelles, coopératives ou fondations aux pratiques hélàs peu éthiques, relèvent-elles véritablement de l’économie sociale, de ses valeurs, de ses idéaux ?

De plus, une somme de statuts ne suffit pas à faire un projet mobilisateur qui mette en mouvement les acteurs. Il serait utile d’introduire l’idée d’un engagement volontaire, d’une adhésion directe de l’entreprise à l’économie sociale (au Ceges et/ou Cres(s)[1] par exemple), en complémentarité avec leur adhésion aux fédérations statutaires ou sectorielles. Cela permettrait de fluidifier la démarche institutionnelle et de davantage faire vivre une dynamique de « mouvement d’entreprises ».

Dans cette perspective, la question de la caractérisation d’une entreprise de l’économie sociale peut trouver une réponse à la fois souple et précise : les entreprises qui relèvent de l’économie sociale seraient celles qui se reconnaissent et adhèrent au projet (à co-construire avec elles) et démontrent que leurs pratiques sont conformes à ce projet. Il serait utile à ce titre d’établir un faisceau de critères pour caractériser ces pratiques (projet économique, utilité sociale, gouvernance démocratique, gestion éthique…) et de se doter d’outils permettant de les évaluer (exemple du Bilan sociétal).

Ces entreprises seraient majoritairement des coopératives, des mutuelles, des associations ou des fondations mais pas systématiquement. Et toutes les mutuelles, coopératives, associations ou fondations ne relèveraient pas de l’économie sociale. Au global, le poids économique et social de l’économie sociale serait probablement plus limité qu’aujourd’hui (du moins en théorie), mais l’économie sociale gagnerait alors considérablement en dynamique de mouvement. C’est fondamental, car si les mouvements coopératif, mutualiste et associatif existent bel et bien, celui de l’économie sociale reste à construire et affirmer.

Une telle approche constituerait aussi une évolution forte par rapport à l’existant, mais pas révolutionnaire : il n’y a pas besoin de faire table rase de l’existant. Au sein du Ceges par exemple, cela pourrait se concrétiser par la création d’un nouveau collège « entreprises » qui permettrait aux entreprises volontaires d’adhérer directement - celles de l’économie sociale mais aussi par exemple les nombreuses TPE « classiques » qui ont voté pour les listes d’économie sociale aux dernières élections prud’hommales. Le Ceges pourrait garder une structuration par famille mais celle-ci ne serait alors plus exclusive.

*

Beaucoup, au sein de l’économie sociale, déplorent que les grands médias - qui reconnaissent de plus en plus les initiatives d’économie sociale de manière individuelle - continuent d’ignorer très largement sa dimension globale de mouvement (social). Mais comment attendre des médias qu’ils le fassent si l’économie sociale et ses acteurs n’en sont pas encore capables ?

Mieux connaître les entreprises qui se reconnaissent dans l’idée d’économie sociale, se nourrir de leur vision et expériences pour refonder le projet politique, créer des mécanismes permettant leur adhésion directe à un mouvement, revisiter l’institution pour la mettre réellement au service de cette dynamique : autant d’axes de travail primordiaux pour faire vraiment mouvement ; et pour sortir du statu quo actuel mortifère qui empêche l’économie sociale d’apporter sa pierre à la construction du « monde nouveau » d’après-crise que nombre de citoyens attendent…



[1] Ceges : Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. www.ceges.org ; Cres(s) : chambres régionales de l’économie sociale (et solidaire) : www.cncres.org

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Samedi 7 février 2009

Voici le dernier article d’une série sur l’économie sociale et solidaire (j’y reviendrai dans quelque temps).

Le développement de l’économie sociale et solidaire (ESS) dépend directement du comportement, stratégie et discours de ses acteurs, mais aussi de l’évolution de son environnement externe, en France, en Europe et au niveau international. L'ESS n'est pas une île lointaine dont l'avenir serait déconnecté des évolutions du "reste" de l'économie et de la société... 

On peut voir, en première approche, 7 facteurs structurants « exogènes » qui peuvent avoir un effet positif ou négatif important, sur le développement de l’ESS :

1) Evolution du système financier mondial (cf. par exemple projet de nouveau Bretton Woods, réunion du G20 en avril…) : va-t-on vers une finance « patiente », au service du développement long terme et responsable des entreprises, une finance qui en finit avec le dogme des 15 % (min) de ROE exigé, à l’origine de tant de déséquilibres économiques, sociaux et écologiques ?

Ou alors, va-t-on vers un simple replâtrage du système, aménagé à la périphérie sans remise en cause de ses fondamentaux, qui - les mêmes causes produisant les mêmes effets - limitera le développement d’entreprises véritablement responsables (dont celles de l’ESS) et provoquera une crise similaire à l’actuelle dans 10 ou 20 ans ?

2) Evolution des politiques publiques européennes et nationales en faveur des services d’intérêt général (cf. par exemple discussions autour des SSIG / SIEG) : va-t-on vers une reconnaissance de la spécificité de ces services et de leur mode de délivrance, soit directement par la puissance publique, soit par des initiatives économiques à but non lucratif ?

Ou vers une « marchandisation » généralisée des services d’intérêt général, au nom d’une concurrence « libre et non faussée », au profit des entreprises capitalistes, au détriment des personnes et territoires les moins solvables et les plus en difficulté ?

3) Evolution des politiques publiques européennes, nationales et locales en faveur des pratiques d’entreprise socialement et écologiquement responsables (cf. par exemple directive européenne et loi française sur la responsabilité environnementale des entreprises) : va-t-on vers des politiques publiques favorisant leur développement (accès privilégié aux marchés publics, avantages fiscaux, label, promotion…) ? Ou vers le maintien de politiques publiques d’aide aux entreprises peu ou pas différenciées (par rapport à la réalité de leurs pratiques responsables) ?

4) Evolution des collectivités territoriales, de leur rôle et de leur financement (cf. par exemple réforme prévue en France en 2009) : va-t-on vers un renforcement harmonieux de leur rôle en faveur du développement durable des territoires, en complémentarité avec les niveaux nationaux et européens ? Ou vers des collectivités « rationalisées », aux budgets limités et fragiles et en concurrence frontale, se concentrant sur le court terme et le solvable ?

5) Evolution des indicateurs de mesure de la richesse, utilisés pour mesurer la prospérité et la performance, au niveau de la Nation, de l’entreprise et du territoire (cf. par exemple la question du PIB, commission Stiglitz/Sen, l’action du FAIR…) : va-t-on vers de nouveaux indicateurs de richesse, intégrant les dimensions économiques, sociales et environnementales ? Ou vers le maintien d’une primauté des indicateurs économiques et financiers, complétés à la marge par des indicateurs extra-financiers ?

6) Evolution des pratiques démocratiques (cf. par exemple les débats de l’élection présidentielle française 2007) : va-t-on vers un développement de la démocratie participative, impliquant davantage les citoyens dans les décisions et politiques publiques locales, nationales et européennes ? Ou, dans un contexte d’incertitude et de fragilisation des repères traditionnels, vers un renforcement de la démocratie représentative, pour un pouvoir exécutif fort ?

7) Evolution des mentalités (cf. par exemple de la dernière élection présidentielle américaine) : va-t-on vers une prise de conscience généralisée de la nécessité d’adopter des comportements plus solidaires, plus ouverts, plus sobres, plus coopératifs ? Ou vers l’exacerbation du chacun pour soi, du repli identitaire, de la concurrence effrénée ?

Ce n’est bien sûr pas une liste exhaustive. Elle est à compléter. Pour chaque item, on voit bien les conséquences positives ou négatives sur l’ESS que peuvent entraîner chacune des options. Et pour chaque item, les jeux sont encore relativement ouverts.

Dès lors, quel rôle l’ESS peut-elle jouer pour favoriser telle ou telle évolution ? Comment peut-elle peser ? Cela renvoie à l’action institutionnelle, médiatique et politique de l’ESS.

Cela renvoie aussi à son rôle dans la défense de « causes » qui la concernent mais la dépassent largement (système financier, production de l’intérêt général, responsabilité sociale et environnementale, mesure de la richesse, décentralisation, démocratie…). Saura-t-elle se saisir de ces enjeux ?

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Samedi 24 janvier 2009

Les 5ème Assises nationales du développement durable viennent de se tenir à Lyon. L’occasion de souligner que les deux mouvements de l’économie sociale et solidaire et du développement durable, s’ils ont deux histoires et cultures différentes et distinctes, convergent dans leurs objectifs et leurs actions.

De plus en plus d’élus, d’entrepreneurs et de militants de l’économie sociale et solidaire se réclament d’ailleurs du développement durable, au sens véritable du terme, c'est-à-dire d’un développement qui « réponde aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

De fait, les approches du développement durable et de l’économie sociale et solidaire se rejoignent concrètement sur de nombreux points :

à dans la recherche commune d’une performance qui ne soit pas strictement économique : « performance triple » pour le développement durable et « évaluation de l’utilité sociale » pour l’économie sociale et solidaire.  

à dans le souci commun d’une gouvernance qui ne soit pas centrée sur les actionnaires : association des parties prenantes pour le développement durable, « 1 personne - 1 voix » pour l’économie sociale et solidaire.  

à dans le souci partagé des plus démunis : le rapport Brundtland, fondateur du développement durable, insiste sur « les besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité » ; l’économie sociale et solidaire est très active dans la lutte contre les exclusions.

à dans des politiques territoriales responsables : « Agendas 21 » locaux pour le développement durable, politiques territoriales en faveur de l’économie sociale et solidaire (notamment au niveau des Régions).  

à dans des filières d’activités liées au développement durable surlesquelles l’économie sociale et solidaire est pionnière ou se développe : commerce équitable, agriculture biologique, énergies renouvelables, éco-construction, « transports doux », DEEE, recyclage, tourisme solidaire, logiciels libres, etc. 

à dans une commande publique responsable qui intègre de plus en plus de causes sociales et écologiques et favorise ainsi des entreprises de l’économie sociale et solidaire (notamment dans le champ de l’insertion par l’activité économique.

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Or, le développement durable dans le champ économique se limite trop souvent, aux yeux de l’opinion publique comme des chefs d’entreprises classiques, à « concilier performance économique et respect de l’environnement », oubliant le pilier « social » et la nécessité d’une gouvernance plus démocratique.

L’économie sociale et solidaire a donc une parole légitime et utile à porter, pour affirmer un sens plus fort, plus profond et plus exigeant du développement durable, pour en faire un véritable outil de transformation sociale, plutôt qu'un simple instrument de communication et de légitimation du capitalisme.

Pour autant, les entreprises de l’économie sociale et solidaire ne doivent pas considérer qu’elles sont pas « durables » par nature.

Par exemple, la diversité de leurs salariés, la réduction de leur empreinte écologique, la mesure de leur bilan carbone, le recours aux énergies renouvelables, l’ouverture de la gouvernance à toutes les parties prenantes, etc. sont autant d’axes de progrès qui permettront à l’économie sociale et solidaire de s’imposer comme acteur majeur d’une économie véritablement respectueuse des impératifs du développement durable.

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Mercredi 7 janvier 2009

Et si 2009 était l’année de l’économie sociale et solidaire (ESS), et plus largement d’un changement de cap de l’économie ?

Depuis une dizaine d’années, l’ESS a beaucoup progressé et franchi un véritable palier : développement et structuration des CRESS, du CEGES, croissance quantitative du nombre d’entreprises ESS, apparition de nouveaux acteurs et nouveaux dispositifs d’appui à la création et au développement d’entreprises ESS, essor des politiques territoriales en faveur de l’ESS (notamment des Régions), création du statut de la Scic, développement de l’épargne solidaire, du commerce équitable, de l’agriculture biologique, multiplication des publications, des évènements, etc.

Bien sûr, tout cela est imparfait, fragile, mais une véritable dynamique s’est enclenchée. Ces derniers mois, les signaux se sont multipliés et accélérés : forte progression des employeurs de l’économie sociale aux élections prud’homales (19 %, + 9 % par rapport à 2002, l’économie sociale est même majoritaire dans des villes comme Lille) ; 700 manifestations territoriales lors du 1er mois national de l’ESS en novembre 2008 ; 12 000 visiteurs lors du 3ème Salon de l’emploi dans l’ESS en novembre 2008 ; etc. 

Pour autant, un point faible majeur demeure, véritable « maillon faible » de l’ESS : la capacité à investir, influer et peser sur le débat public et politique (les difficultés actuelles de la DIIESES en témoignent). Si à bien des égards, l’ESS est un géant économique et social[1], elle demeure en effet un « nain politique ». De nombreuses raisons expliquent cela (j’en ai abordé quelques unes dans un article précédent).

Les efforts de l’ESS gagneraient à se focaliser sur ce point, qui est décisif pour parvenir à changer d’échelle. D’autant plus que l’année 2009 offre de nombreuses « opportunités » de prise de parole et de propositions plitiques, à un moment, où dominent incertitudes, angoisses, et perte de repères.

Voici par exemple quelques sujets qui seront d’actualité au 1er semestre 2009, sur lesquels l’ESS pourrait intervenir et prendre position.  

1) La crise économique d’abord, avec la multiplication des plans sociaux et fermeture d’entreprises (l'Insee prévoit la perte de 214 000 emplois au 1er semestre 2009). Si certains sont inévitables, d’autres seront en fait motivés – sous couvert du prétexte officiel de la Crise - par le souci scandaleux de conserver à court terme une rentabilité maximale à deux chiffres, sous la pression des actionnaires et des marchés financiers...

L’ESS ne pourrait-elle pas prendre la parole pour dénoncer ces "licenciements boursiers" et montrer que des alternatives existent ? De nombreux exemples de Scop montrent qu’il est possible de développer des entreprises industrielles, en ayant une vision de long terme, privilégiant la création de richesses durables à la recherche de la rentabilité maximale. Sur les territoires, notamment ceux en difficulté, de nombreuses entreprises ESS jouent un rôle important dans le développement local (exemple du Groupe Archer dans la Drôme). Le probable nouveau plan de relance qui sera élaboré courant 2009 ne devrait-il pas intégrer un soutien affirmé aux entreprises sociales et solidaires ?

2) La crise financière qui a engendré la crise économique ensuite. Le 2 avril prochain, se tient la seconde réunion du G20 à Londres, après celle de Washington en novembre 2008. L’ESS pourrait porter la parole d’une finance patiente et raisonnée, en se basant par exemple sur l’expertise et l’expérience des banques coopératives (dont les quelques dérives, causées justement par la volonté de s’affranchir du cadre coopératif, ne doivent pas cacher la forêt de leurs bonnes pratiques).

3) La réforme des collectivités territoriales. Différents rapports sont attendus courant 1er semestre, notamment le rapport Balladur, commandé par Sarkozy et prévu pour fin février. Si la nécessité d’une réforme du « mille-feuille » des collectivités est peu contestée, les orientations à donner à cette réforme font débat. Au-delà d’une prévention du risque de diminution des budgets ESS, pour cause de « rationalisation » des collectivités locales, les élus ESS des collectivités (de tous niveaux) ne pourraient-ils pas exprimer, à partir de leurs expériences, des propositions communes sur cette réforme des territoires ?

4) La transposition de la directive européenne des services (et la question des SSIG, Services sociaux d’intérêt général), à mener par la France avant fin 2009 (dans la lignée du rapport Michel). Le Collectif SSIG-Fr mène une action pertinente sur cet enjeu fondamental (mais très technique) qui concerne tous les citoyens. Elle pourrait être amplifiée et reprise par l’ensemble des acteurs de l’ESS (pourquoi pas une pétition ?).

5) Les lois « Grenelle de l’environnement » 2 et 3. Les décisions prises lors de ce Grenelle se déclinent en trois lois. La loi Grenelle 1, dite "d'orientation et de programmation du Grenelle Environnement",  se veut une traduction des engagements pris lors du Grenelle en octobre 2007. Sa mise en œuvre est déclinée par 2 lois d'application, les lois Grenelle 2 et 3, plus techniques et plus détaillées. La loi Grenelle 1 reste à adopter par le Sénat. La loi 2 est prévue normalement pour le 1er semestre.

Le texte de loi Grenelle 1 comporte un volet « gouvernance des entreprises » dont voici quelques orientations : « Construire une nouvelle économie conciliant protection de l’environnement, progrès social et croissance économique exige de nouvelles formes de gouvernance, favorisant la mobilisation de la société par la médiation et la concertation. (…) L’État appuiera la création, pour les entreprises de toute taille, de labels attestant la qualité de leur gestion dans les domaines environnementaux et sociaux (…) La France proposera un cadre de travail au niveau communautaire pour l’établissement d’indicateurs sociaux et environnementaux permettant la comparaison entre les entreprises. »

L’ESS, pionnière dans les pratiques d’évaluation d’utilité sociale et des richesses extra-économiques, ne pourrait-elle formuler et promouvoir des propositions concrètes s’inspirant de ses pratiques, pour nourrir la mise en œuvre de ces orientations ? A noter aussi que la Commission Stiglitz/Sen « sur la mesure des performances économiques et du progrès social » rendra son rapport final et ses propositions fin avril 2009.

On pourrait facilement compléter cette liste, en étudiant l’agenda de l’Elysée, des deux chambres parlementaires (députés et sénateurs) ainsi que les évènements médiatiques qui rythmeront le premier semestre. Il serait aussi pertinent d’être proactif sur des sujets plus émergents, appelés à occuper la scène au second semestre 2009. Sur ces différents sujets, il est possible de construire une parole forte et pertinente de l’ESS.

Il est temps de mettre les moyens pour mener cette « bataille des idées », en direction des médias, des élus des collectivités, des ministres et du gouvernement, des parlementaires (députés et sénateurs), des think tanks, des partis, de la société civile organisée (syndicats, ONG, organisations de consommateurs…) et… du président de la république.

Les 5ème Assises du développement durable qui se tiendront les 19, 20 et 21 janvier 2009 à Lyon, ont pour slogan : « changeons de cap, changeons de repères, changeons d’échelle ». Un projet qui irait comme un gant à une ESS conquérante mais empathique, offensive mais ouverte, capable d’impulser une dynamique politique et de construire un front le plus large possible des acteurs d’un changement de cap de l’économie. Je ne peux souhaiter mieux à l’économie pour 2009 !



[1] 60% des dépôts bancaires se font dans les banques coopératives, 1 français sur 2 adhérent d’une mutuelle de santé, 30 millions de personnes sont couverts par une mutuelle de santé et de prévoyance, 16 millions de sociétaires dans les mutuelles d’assurance, 14 millions de français bénévoles dans une association, 90 % des établissements pour personnes handicapées sont gérés sur le mode associatif, 45 % des maisons de retraite sont gérés sur le mode associatif, 90 % des services à la personne sont gérés par une entreprise ESS, 3 français sur 10 acheteur régulier de produits équitables, 4 français sur 10 acheteur régulier des produits bio, CA agrégé des mutuelles et banques coopératives = 85 milliards d’euros, etc.

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires - Communauté : Economie
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Lundi 1 décembre 2008

Au-delà des actions concrètes et opérationnelles à mener pour développer les entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS), se pose la question de l’utopie sous-jacente. L’ESS a ceci de particulier qu’elle porte une vision de l’économie et de la société, une utopie au sens noble du terme.

Certains, au nom d’un « pragmatisme » qui ressemble plutôt à un renoncement, préfèrent la cacher, de peur d’inquiéter ou de nuire à leur développement et à leur bonne intégration. D’autres, au contraire, en font un usage immodéré (et parfois creux) oubliant que l’utopie a besoin, pour vivre, de modèles économiques solides et pérennes…

Dans l’ESS, utopie se conjugue au pluriel. Plusieurs utopies ont porté et continuent de porter l’ESS. Distinguons en trois :

L’utopie démocratique, utopie historique de l’économie sociale, celle des pionniers des coopérateurs de Rochdale et des sociétés de secours mutuels du XIXème siècle : la solidarité et la coopération entre hommes libres et égaux en droits économiques, comme meilleurs vecteurs d’émancipation individuelle et de progrès collectif.

Cette utopie, qui a porté le développement d’un mouvement coopératif et mutualiste important, s’est émoussée au fil du temps, lentement mais sûrement, à tel point qu’elle se réduit aujourd’hui souvent à la simple défense d’un « mode d’entreprendre spécifique » (bien loin de la « République coopérative » de Charles Gide...). Le projet de société, la vision politique se sont perdus en chemin. Elle s’est aussi heurtée à l’émergence d’une société à deux vitesses : comment parler d’entreprises partagées et démocratiques à des personnes qui sont exclues de tout (à commencer par l’emploi) ?

L’utopie inclusive, qui vise à ne laisser personne au bord de la route économique, est apparue dans les années 70, pour relever les défis de l’exclusion sociale générée par un marché débridé et aveugle, un Etat incapable de protéger les plus fragiles et une mondialisation libérale peu soucieuse des intérêts des petits producteurs du Sud.

Cette utopie qui a porté notamment le développement de l’IAE et du commerce équitable, est confrontée aujourd’hui aux risques de récupération ou d’institutionnalisation. Elle trouve aussi ses limites dans son incapacité opérationnelle à s’attaquer efficacement aux causes profondes de l’exclusion (règles mondiales du commerce inéquitables, financiarisation de l’économie …) qui nécessitent des solutions politiques, macroéconomiques et internationales (gouvernance mondiale).

Pour autant, ces deux utopies (démocratique et inclusive), sont plus que jamais actuelles, dans leur nécessité et leur utilité.

Une troisième utopie a émergé dans l’ESS pendant les années 90 et 2000, portée par une nouvelle génération d’élus, d’entrepreneurs et de militants : celle du développement durable, au sens véritable du terme, c'est-à-dire d’un développement qui « réponde aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

Vision qui implique de changer en profondeur le mode de développement économique, la manière de produire et de consommer, pour aller vers plus de sobriété (« décarboniser » la production, réduire l’empreinte écologique...), de créativité (innover dans un contexte de contraintes plus fortes, de ressources plus rares) et de solidarité (tryptique JB de Foucauld), à travers de nouveaux équilibres entre approches économique, sociale et écologique.

L’utopie du développement durable inclut les deux autres : en promouvant une gouvernance fondée sur le dialogue des parties prenantes, elle se rapproche de l’utopie démocratique ; dans son souci des plus démunis (le rapport Brundtland, fondateur du développement durable, insiste sur « les besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité »), elle rejoint l’utopie inclusive.

Mais cette troisième utopie a deux spécificités qui la distinguent nettement des deux autres.

D’une part, elle est portée aussi fortement par des acteurs situés hors de l’ESS et de plus en plus nombreux  (dans le champ économique, politique, civil).

D’autre part, elle vise à transformer, dans les 20 prochaines années, l’ensemble du système économique (en prenant acte de son interdépendance et de sa complexité), pas seulement à s’incarner, comme force de résistance, dans « un tiers secteur d’une économie plurielle » - tiers-secteur qui ne se préoccuperait pas des nécessaires mutations des économies capitalistes et publiques, mais chercherait seulement à réparer les dégâts sociaux et écologiques causés par leurs dysfonctionnements.

Pour l’ESS, cela change la perspective : le développement de l’ESS ne devient plus une fin en soi (à quoi sert d’avoir 10 ou 15 % du PIB si les 90 ou 85 % restant « brûlent » ?) mais bien un outil au service d’une transformation plus globale et radicale du système économique, bien au-delà des frontières l’ESS.

L’enjeu est alors moins de protéger un irréductible « village gaulois » ou de le faire reconnaître, mais bien de bouter hors de la Gaule les Romains productivistes… L’urgence devient moins de construire des murs pour édifier la forteresse ESS, que de jeter des ponts vers les autres forces de changement, qui partagent réellement cette utopie du développement durable, pour modifier, collectivement et en profondeur, le système économique global…

L’ESS en sera-t-elle capable ?

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires - Communauté : Economie solidaire
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Vendredi 7 novembre 2008

Cet automne, l’économie sociale et solidaire (ESS) est à l’honneur. Un Salon de l’emploi responsable dédié aux opportunités professionnelles dans l’ESS, un Mois de l’ESS avec 700 manifestations sur l’ensemble du territoire, un Manifeste des Régions pour l’ESS, etc.

Il y a rarement eu autant de mobilisation autour de l’ESS et c’est une bonne nouvelle ! La crise financière rend encore plus actuelle et nécessaire le développement des entreprises de l’ESS.

On entend donc de plus en plus l’ESS, mais pour autant, est-elle plus audible, au-delà du cercle des initiés ou des militants ? Je n’en suis pas sûr. Je m’interroge en effet sur la pertinence de son discours et de ses messages qui, à mon sens, ne lui permettent pas d’avoir tout l’écho qu’elle mérite et de toucher un public beaucoup plus large. Preuve par l’exemple.

*

L’ESS se présente ainsi souvent comme un secteur qui pèse 10 % du PIB… mais est-ce si vrai ? De mon point de vue, c’est doublement erroné. D’abord, parce que le mot « secteur » renvoie avant tout aux secteurs d’activité (commerce, industrie, services, agriculture…) et que l’ESS est présente sur l’ensemble des secteurs d’activité (bien au-delà du sanitaire et du social) et le met d’ailleurs fréquemment en avant. On conviendra que se promouvoir comme un secteur présent dans tous les secteurs n’est pas forcément le moyen le plus efficace pour se faire comprendre… Je ne rentre pas dans le détail mais on voit par exemple les problèmes que cela pose dans les élections prud’homales qui sont structurées par secteurs : agriculture, industrie, commerce et activités diverses. L'ESS se présente dans "activités diverses" mais nombre de ses entreprises évoluent dans… l’agriculture, l’industrie et le commerce !

Quid des fameux « 10 % du PIB » ? Impossible d’identifier la source originelle de ce mantra que toute l’ESS psalmodie en continu. Je paie un verre à la personne qui trouvera la source exacte de ce chiffre : comment est-il calculé ? Sur quelles hypothèses (intègre-t-il par exemple Leclerc, le Crédit Agricole, Best Western, etc.) ? Quelle évolution dans le temps ?

On dira qu’en agrégeant les PIB associatif, coopératif et mutualiste, on devrait  tomber grosso modo sur ces 10 %. Mais cela occulte un autre problème : comment savoir vraiment ce que pèse l’ESS en termes de PIB, sachant qu’on ne sait pas vraiment qui s’identifie réellement à l’ESS et qui ne le fait pas, dans le champ a priori défini comme celui de l’ESS par ceux qui oeuvrent à son développement.

Les promoteurs et militants de l’ESS parlent en effet au nom d’entreprises et d’initiatives dont une part (significative ?) ne se réclame pas forcément et activement d’elle[1].

Ce constat vaut pour l’économie sociale : une partie des mutuelles, beaucoup de coopératives et même un certain nombre d’associations (par exemple dans le champ sportif) ne se revendiquent pas d’elle. Il vaut aussi pour l’économie solidaire (même s’il est moins marqué) : dans les filières du social, logement social, maisons de retraite associatives, tourisme social, services à la personne, etc. (filières suivies par France Active), les associations ne se réclament pas forcément de l’économie solidaire ; même dans l’IAE ou le commerce équitable, elles ne le font pas toutes. Certes, l’ESS ne communique pas assez, mais cela ne peut suffire à expliquer ce décalage.

En fait, aucun travail n’a été encore mené pour analyser, dans le périmètre « théorique » retenu par les promoteurs de l’ESS, qui s’y reconnaît vraiment, qui ne le fait pas et pourquoi. Ne faudrait-il pas mener un travail de ce type (une sorte de baromètre de l’ESS) sur un échantillon représentatif des associations / coopératives / mutuelles / IAE / commerce équitable (+ « zone grise ») ?  

La question n’est pas anodine, car comment faire de l’ESS un mouvement social crédible, si on ignore précisément quels acteurs, quelles initiatives, quelles entreprises portent et partagent vraiment son projet ? Comment « changer d’échelle » une réalité dont on ne sait pas objectivement par qui elle est réellement portée ? Comment évaluer a fortiori son poids économique réel ?

*

Il faut se souvenir que cette appellation « d’économie sociale » est moins née du terrain que venue d’en haut.

Michel Rocard, dans sa préface du livre de T. Jeantet La solidarité au service de l’efficacité, rappelle que dans les années 70 : « (…) coopératives et mutuelles s’ignoraient complètement, n’avaient ni structures, ni lieux de réflexion, ni intérêts communs. Quant aux fondations et aux associations, elles représentaient encore deux mondes différents, sans relation avec les précédents. Le terme d’économie sociale, en outre, avait disparu de l’usage courant. Nul n’imaginait dans les années 1960-1970 que coopératives et mutuelles puissent avoir quoi que ce soit en commun, et moins encore que ces mouvements puissent avoir du sens dans une perspective de transformation de la société ».

Il raconte dans cette préface comment il a œuvré, avec d’autres, à l’émergence de « l’économie sociale », en menant un travail avec les mouvements associatifs, coopératifs, mutualistes pour faire apparaître des convergences et une culture commune. « Personne ne se souvenait de ce qu’au tournant du siècle, Charles Gide avait parlé d’économie sociale… Il nous fallut une bonne année pour réaliser l’accord autour de cette dénomination (…) ». La note suivante raconte plus en détail cette petite histoire (édifiante !) de la naissance de l’économie sociale.

*

Ces gènes intellectuels, structuralistes et de gauche, aident aussi à mieux comprendre pourquoi encore aujourd’hui l’économie sociale parle trop d’économie et pas assez d’entreprise. Dans son discours, elle gagnerait à mettre en avant davantage d’exemples, de réussites, de success stories. La question des « porte-paroles » devrait aussi être posée : on peut le déplorer mais nous vivons dans une démocratie d’opinion, les causes avancent notamment par les médias et doivent être incarnées - Nicolas Hulot sur l’écologie, José Bové sur les OGM l’ont bien compris et montré.

Paradoxalement, l’ESS qui « met l’homme au cœur » tient souvent un discours froid fait de chiffres et de concepts économiques abstraits. Elle devrait parler davantage de ses entreprises, et des hommes et femmes qui portent ces aventures collectives !

Convaincre implique aussi de savoir diffuser des messages audibles dans le système de valeurs de celui que l'on cherche à convaincre. L’ESS, qui a une tendance à l’entre-soi et au nombrilisme, ne le fait pas assez. Elle pourrait par exemple, au lieu de parler de statut comme fin en soi, chercher à incarner davantage les valeurs et concepts en vogue dans la société (et de montrer comment les statuts y répondent) : responsabilité, développement durable, etc. pour leur donner un sens plus fort, plus riche, plus exigeant. A quand par exemple une expression partagée de l’ESS sur la responsabilité sociale d’entreprise ?

*

Autre constat lié aux précédents. L’ESS se vit trop à côté de l’économie de marché, alors qu’elle est complètement dedans. Le terme « économie » dans « économie sociale » a installé idéologiquement le sentiment que l’économie sociale était « à côté » de l’économie de marché, « entre le marché et l’Etat ».

Or, d’une part cela ne correspond pas à la réalité : les entreprises d’ESS évoluent dans l’économie de marché (qui ne se confond ni avec le marché, ni avec le capitalisme qui n’est qu’une forme d’économie de marché, où le pouvoir économique appartient strictement aux actionnaires – l’économie de marché n’est pas forcément capitaliste !), quel que soit leur statut. Elles n’évoluent pas dans une économie différente des entreprises classiques : elles partagent les mêmes institutions politiques, économiques, culturelles ; les mêmes lois, la même Banque centrale, la même monnaie, le même président de la République… Ce qui ne veut pas dire que ces entreprises n’ont pas leurs spécificités et qu’elles ne doivent pas les défendre : mais la pluralité est moins celle de l’économie que celle des entreprises et du type de ressources mobilisées (marchandes, non marchandes, monétaires, non monétaires).

D’autre part, crise écologique oblige, l’enjeu aujourd’hui pour l'ESS ne devrait plus être de seulement grappiller quelques % de parts de marché supplémentaires, mais bien de transformer profondément l’économie de marché dans sa globalité (c'est-à-dire les 90 % « restant », hors ESS...). D'autant plus que tous les experts sérieux s'accordent à dire que n’avons plus que 15 à 20 ans pour le faire, si l'on veut éviter des catastrophes colossales). Le projet de l’ESS devrait donc porter sur la transformation de l’ensemble de l’économie de marché, pas seulement sur son propre développement. Qui plus est, un tel positionnement est probablement beaucoup plus audible : les dérives actuelles du capitalisme (crise écologique, crise financière, inégalités, précarité, stagnation des salaires…) créent une immense attente dans la société pour un mouvement de transformation du système qui soit réel, crédible, attractif et efficace.

L’ESS est bien placée pour répondre à cette attente. Encore faut-il que sa réponse soit juste. La société, dans sa majorité, n’attend pas et ne croit pas à un hypothétique autre système qui prendrait place à côté de l’économie de marché, voire la remplacerait. Elle attend une autre économie de marché.

*

Ma conviction est en fait que l’ESS devrait se vivre et se présenter non pas comme un hypothétique (tiers-)secteur distinct de l’Etat et du marché, mais comme un mouvement d’entreprises, partageant une ambition commune : démocratiser l’économie de marché.

Même si elle est encore imparfaite, la démocratie politique a beaucoup progressé dans le monde ces deux derniers siècles (suffrage universel, liberté d’expression et d’association, liberté de la presse, élections libres…). En revanche, alors que l’économie joue le rôle structurant de la Cité, elle demeure paradoxalement tenue à l’écart des enjeux démocratiques. Or, là où il y a pouvoir et relations humaines, et donc prise de décisions, la question démocratique se pose. Pourquoi l’économie y échapperait-elle ?

Pourtant, on en reste encore à une vision où le pouvoir économique appartient strictement au détenteur du capital. La crise financière actuelle, où la cupidité d’une minorité, affranchie de tout contrôle démocratique, cause un désastre pour la majorité, a montré avec force l’impasse de cette vision.

Le temps vient donc de soumettre l’économie à l’exigence démocratique, et l’ESS est porteuse de cette volonté de démocratisation, au sens double du terme.

D’abord, au sens originel de la « démocratie » : les décisions économiques doivent être prises, directement ou indirectement, par les personnes concernées par leurs conséquences.

Ainsi dans les Scop, sociétés coopératives de production (comme Chèque Déjeuner), ceux qui décident sont ceux qui travaillent, et non pas des actionnaires financiers focalisés sur la rentabilité : les salariés sont associés majoritaires et mutualisent les risques et les grandes décisions (choix des dirigeants, orientations stratégiques, affectation des résultats), selon le principe « une personne - une voix ». Depuis 2000, les Scop créent en moyenne 1 000 emplois par an.

Ensuite, au sens courant du terme « démocratiser », c'est-à-dire de permettre l’accès et la participation du plus grand nombre (à l’économie).

Ce qui passe par une action déterminée contre les exclusions économiques (emploi, crédit…) et pour les droits individuels (droit au travail, à la formation…). Ce qui passe aussi par la capacité à redonner à chacun la possibilité de s’impliquer directement et positivement dans le jeu économique et à quitter une « abstention économique » souvent subie pour une « citoyenneté économique » active.

L’épargne solidaire (qui finance des entreprises de l'ESS) est une illustration : elle permet aux épargnants d’investir, non plus uniquement en fonction de principes financiers, mais également en vertu de critères de solidarité et de proximité. Elle a connu ces dernières années un bel essor en France, avec une forte croissance du nombre d’épargnants solidaires (300 000 aujourd’hui) et des montants épargnés (près d’1,7 milliard d’euros d’encours en 2007).

Une « économie sociale et solidaire sans rivages », pionnière d’un mouvement d’entreprises voulant démocratiser l’économie de marché : voilà une ambition plus mobilisatrice et plus offensive qu’une vision consistant à se vivre uniquement comme un compartiment connexe à l’économie de marché et fondé sur des pratiques statutaires ou sur une volonté stricte de réparation des dégâts du capitalisme…

Le mouvement coopératif existe. Le mouvement mutualiste existe. Le mouvement associatif existe. Le mouvement de l’ESS n’existe pas encore. Construisons le, sur de nouvelles bases.



[1] La CRES Paca avance le chiffre de « 80 % d’entreprises de l’ESS qui ne savent pas qu’elles font partie de l’ESS » (rapport 2008).

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires - Communauté : Economie solidaire
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Mercredi 14 mai 2008

C'est le titre du dernier livre de Muhammad Yunus, l'inventeur du micro-crédit et Prix Nobel de la Paix 2006.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet ouvrage riche et foisonnant, qui est à la fois un plaidoyer ambitieux et convaincant pour le développement des « social business », mais aussi une sorte de point d'étape d'une aventure collective exceptionnelle.

J'en propose ici une lecture personnelle, mettant en relief les éléments m'ayant plus particulièrement intéressé.

Pour un capitalisme multidimensionnel

M. Yunus est un ardent défenseur du capitalisme et du marché : il y voit une source de dynamisme, d'efficacité, de liberté, de créativité, d'innovation pouvant permettre aux pauvres de se réapproprier leur destin et de développer leur niveau de vie et celui de leurs familles.

Mais il est en même temps très lucide sur les conséquences sociales et écologiques du système économique actuel : aggravation des inégalités, périls écologiques (le Bangladesh est gravement menacé par la montée des eaux dûe au réchauffement climatique), exclusion sociale au Sud comme au Nord,...

Il se prononce donc assez classiquement pour un libéralisme régulé :
« Pour moi, la mondialisation est comparable à une autoroute à cent voies parcourant le monde. Si cette autoroute est librement accessible à tous, ses voies seront monopolisées par les camions géants des économies les plus puissantes. Les pousse-pousse bangladais en seront éjectés. Afin que la mondialisation profite à tous, nous devons avoir un code de la route, une police de la circulation, et une autorité assurant la régulation du trafic sur cette autoroute mondiale. La loi du plus fort doit être remplacée par des règles qui préservent la place des plus pauvres. La mondialisation ne doit pas devenir un impérialisme financier. »

Il formule aussi une critique très intéressante de la logique actuelle de fonctionnement du capitalisme :
« Le capitalisme a une vue étroite de la nature humaine : il suppose que les hommes sont des êtres unidimensionnels qui recherchent exclusivement la maximisation du profit. (...) La théorie du libre marché souffre d'une défaillance de conceptualisation, d'une incapacité à saisir l'essence même de l'humain. (...)

Notre théorie économique a créé un monde unidimensionnel peuplé par ceux qui se consacrent au jeu de la concurrence et pour qui la victoire ne se mesure qu'à l'aune du profit. Et comme cette théorie nous a convaincus que la recherche du profit constituait le meilleur moyen d'apporter le bonheur à l'espèce humaine, nous imitons avec enthousiasme la théorie en nous efforçant de nous transformer en êtres unidimensionnels. Et le monde d'aujourd'hui est si fasciné par le succès du capitalisme qu'il n'ose pas mettre en doute le système sous-jacent à la théorie économique. La réalité est néanmoins très différente de la théorie. Les individus ne sont pas des entités unidimensionnelles ; ils sont passionnément multidimensionnels. Leurs émotions, leurs croyances, leurs priorités, leurs motifs peuvent être comparés aux millions de nuances que sont susceptibles de produire les trois couleurs primaires. (...)

Le succès de la Grameen Bank s'est appuyé sur la volonté de reconnaître et d'honorer les motivations dépassant le cadre économique. Les être humains ne sont pas simplement des travailleurs, des consommateurs, ou même des entrepreneurs. Ce sont aussi des parents, des enfants, des amis, des voisins et des citoyens. Ils s'inquiètent pour leur famille. Ils se soucient de leur communauté. Ils se préoccupent beaucoup de leur réputation et de leurs relations avec les autres. Pour les banquiers classiques, ces questions humaines n'existent pas. Mais elles sont au cœur de ce qu'entreprend la Grameen Bank. »


Rappelons qu'à la base, M. Yunus est un professeur d'économie qui, dans les années 70, n'en pouvait plus d'enseigner d'élégantes théories économiques alors que la pauvreté et la famine ravageaient son pays...

La vision de Yunus de la pauvreté est aussi logiquement multidimensionnelle et ne se limite pas à une vision strictement économique. Pour définir la pauvreté, la Grameen Bank (GB) a établi une liste de 12 critères qui portent sur le niveau de revenu mais aussi sur les conditions de logement, d'alimentation, d'éducation ou de santé.

Ce qui l'amène à fortement remettre en cause la focalisation des programmes de développement sur l'accumulation des biens et la réussite matérielle :
« L'essence du développement consiste à changer la qualité de vie de la moitié pauvre de la population. Et cette qualité de vie ne se résume pas à la taille du panier de consommation. Le développement doit comprendre la création d'un environnement propice à l'expression par les pauvres de leur potentiel de création. C'est plus important que n'importe quelle mesure du revenu ou de la consommation ».

Yunus dénonce également quelques autres « angles morts » de la théorie économique orthodoxe comme les hypothèses de rareté de la capacité d'entreprendre ou encore de non-différentiation entre hommes et femmes (les femmes jouent un rôle primordial dans la GB).

Ainsi, pour Yunus le capitalisme tel qu'il fonctionne aujourd'hui ne sait absolument pas répondre aux problèmes sociaux et écologiques actuels, et les instruments existants (pouvoirs publics, institutions internationales comme la Banque Mondiale, action caritative et humanitaire) sont utiles mais ont montré leurs limites.

Mais il ne jette pas le bébé capitaliste avec l'eau du bain des entreprises... Il propose au contraire d'utiliser les vertus du marché (efficacité, dynamisme, innovation, développement...) pour l'appliquer à la résolution des problèmes sociaux et écologiques persistants. C'est ce qu'il appelle les « social business ».

Les social-business

M. Yunus définit les « social business » (SB) comme des entreprises ayant des objectifs sociaux ou écologiques. Il en distingue deux types :

Celles qui appartiennent à des investisseurs ou propriétaires, mais à qui elles ne reversent rien au-delà du remboursement de leur mise initiale (pas de dividendes). Les profits sont réinvestis dans le projet. Les investisseurs sont donc ici motivés par l'impact social non par la maximisation du profit.
C'est le cas par exemple de Grameen Danone, joint-venture montée entre les deux entreprises pour « réduire la pauvreté grâce à un modèle économique de proximité permettant d'apporter quotidiennement des éléments nutritifs aux pauvres »1

Celles qui appartiennent aux pauvres, à qui elles s'adressent. Le bénéfice social vient ici du mode d'appartenance. Les dividendes peuvent être versés aux propriétaires (les pauvres).
La GB en est un exemple. Dans le livre, M. Yunus retrace aussi l'incroyable histoire de cette entreprise, née il y a près de trente ans dans le village de Jobra et à l'origine du « micro-crédit » qui touche aujourd'hui plus de 100 millions de personnes dans le monde2.

Les deux peuvent se combiner. A partir de l'expérience de la GB, Yunus et ses équipes ont lancé plus de vingt nouvelles SB (dont certaines sont décrites dans le livre), dans des domaines très variés : élevage de poissons et de bétail, agriculture, alimentation, santé, éducation, textile, énergies renouvelables, finance, high-tech, télécom, Internet... avec à chaque fois un impact social significatif.

Le SB fonctionne comme une entreprise classique : il a des produits, des services, des marchés, des charges et des recettes. Mais le principe de maximisation du profit est remplacé par celui de maximisation du bénéfice social. « Cela introduit les avantages des marchés concurrentiels dans le champ du progrès social ».

Pour Yunus, Les SB permettent de combler les carences des outils existants (qui demeurent selon lui indispensables dans certains contextes) : apporter de l'efficacité et de la flexibilité là où la puissance publique pêche par bureaucratie ou par inertie ; apporter de la pérennité et de l'autonomie là ou les ONG sont souvent dépendantes de leurs financeurs et sont fragilisées ; apporter du réalisme et de l'innovation là où les institutions internationales sont enfermées dans des grilles de lecture inadaptées et dans le conformisme à la doxa dominante.

« Une fois qu'un projet social réussit à vaincre la force gravitationnelle de la dépendance financière, il est prêt pour le vol dans l'espace. Un tel projet est autonome et recèle un potentiel de croissance et d développement presque illimité. Et pendant qu'un social-business croît, les bénéfices qu'il apporte à la société croissent également.»

Créer un environnement favorable aux SB

Les SB ne pourront pas se développer sans un environnement favorable. Pour Yunus, cela nécessite la mobilisation complémentaire de différents types d'acteurs.

Les pouvoirs publics peuvent y contribuer par une définition claire et stricte de ce qui est (ou n'est pas) SB, pour permettre une reconnaissance institutionnelle et éviter les abus, dérives et récupérations. Ils peuvent également créer des avantages fiscaux spécifiques aux SB ainsi que des exonérations fiscales pour ceux qui investissent dans les SB.

M. Yunus appelle également de ses vœux la création d'un véritable écosystème économique des SB : avec un « Social Wall Street Journal », un « Dow Jones Social », une bourse sociale, des fonds d'investissement et autres outils de financements dédiés ; des comptabilités, indicateurs, évaluations, contrôles, certifications spécifiques... Bref, tout ce que l'on trouve dans le business « classique », à la différence majeure que la mesure de la réussite n'est pas la maximisation du profit mais celle du bénéfice social.

Et en France, alors ?

Un regret : Yunus présente les SB comme une nouveauté et se focalise sur les expériences Grameen alors qu'elles existent depuis longtemps dans beaucoup de pays d'Europe et d'Amérique (Nord ou Sud). Il parle très brièvement du mouvement coopératif à qui il reproche de trop se concentrer sur l'intérêt collectif des membres de la coopérative et pas sur l'intérêt général ou celui des pauvres.

En France, l'idée des SB renvoie aux entreprises de l'économie sociale et solidaire. On retrouve d'ailleurs les deux types de SB décrits par Yunus : celles qui ont un objectif social et ne reversent pas ou peu de dividendes (entreprises associatives d'utilité sociale, entreprises d'insertion, entreprises adaptées...), celles qui appartiennent à leurs clients (mutuelles, coopératives de consommateurs, et de manière un peu différente, les Scic), même si il est vrai que leurs clients ne sont pas spécifiquement pauvres.

Les exonérations fiscales souhaitées par Yunus existent en France pour les personnes soumises à l'ISF qui investissent dans des entreprises d'insertion.

Yunus met aussi en avant un modèle économique de péréquation (prix de marché pour les personnes aisées, prix bas pour les pauvres), qui est au cœur de nombreuses entreprises de l'économie sociale (par exemple dans le tourisme associatif).

On pourrait continuer la liste des similarités. Il y a bien sûr des différences : le dividende n'est généralement pas nul (lorsqu'il s'agit d'entreprises de type SA, SARL) mais il est limité et plafonné. Les modèles économiques des entreprises sociales intègrent aussi souvent une part plus ou moins forte de subventions publiques, mais ce point est à nuancer, car ces « subventions », sont en fait des prestations déguisées.

Elles pourraient en effet très bien prendre la forme d'un contrat pour un service rendu. Par exemple, dans une entreprise d'insertion dont le modèle économique est composé à 80 % de vente de biens et services et à 20 % d'aides au poste, ces 20 % pourraient être transformés en une prestation vendue aux pouvoirs publics au titre de la lutte contre l'exclusion. Une réflexion est d'ailleurs engagée dans ce sens (évolution vers une offre de services) au niveau des pouvoirs publics en lien avec les acteurs de l'insertion par l'activité économique.  

Une vision ambiguë de la « maximisation des profits »

M. Yunus a une lecture critique de la RSE (responsabilité sociale des entreprises). Pour lui, la mission des entreprises « classiques » étant de maximiser leur profit, la RSE est au mieux mineur (marginale) au pire cosmétique : la recherche du profit maximum ne peut être combinée avec la recherche de bénéfices sociaux ou écologiques maximum.

Il ne croît pas aux solutions hybrides :
« Dans le monde réel, il sera très difficile de gérer des entreprises ayant des objectifs conflictuels. Les dirigeants de ces entreprises hybrides glisseront progressivement vers l'objectif de maximisation du profit, quel que soit la manière dont la mission de l'entreprise aura été conçue. (...) Sur quelle base sera-t-il jugé : celle de l'argent qu'il fait gagner aux investisseurs ou celle de l'objectif social qu'il remplit ? Pour compliquer les choses, l'environnement actuel des affaires est concentré sur la maximisation du profit. Toutes les techniques de gestion ont été conçues dans cet esprit. (...) Cela signifie que les objectifs sociaux poursuivis par les dirigeants seront mis de côté lorsqu'ils entreront en conflit avec l'objectif de maximisation du profit ».

En effet, on ne peut a priori que lui donner raison. Mais, ce constat peut être nuancé, voire contesté à deux niveaux.  

D'abord, M. Yunus profite grandement des stratégies de RSE. Son partenariat avec Danone (et plus récemment avec Veolia) s'inscrit bien dans ce cadre. Qui plus est, la multiplication des partenariats avec les multinationales (donc le cadre de leur politique de RSE) est une des voies qu'il préconise pour développer les SB. Il propose aussi, concernant la mesure de l'impact social, de s'appuyer sur les travaux issus de la RSE, comme ceux de la GRI (Global Reporting Initiative).

Ainsi, même dans un système mu uniquement par la logique du profit maximum, la RSE créé des marges de manœuvre non négligeables pour le développement des SB.

Ensuite, l'idée que les entreprises « classiques » doivent maximiser leur profit à tout prix est certes une réalité très actuelle, mais pas une loi immuable, tombée du ciel ou d'ordre divin. Elle résulte de choix politiques nationaux et internationaux, opérés de manière volontaire, depuis les années 70.

Et sur ce point, M. Yunus est ambigü et même contradictoire : pendant la majeure partie du livre, il ne trouve rien à redire à ce comportement qu'il voit comme une donnée exogène, invariante et incontestable : « Si vous êtes une entreprise maximisant son profit, votre travail est de gagner de l'argent et nul ne vous reprochera de ne pas vous soucier d'objectifs sociaux. »

Mais vers la fin, son discours change et il dresse un véritable réquisitoire contre la maximisation du profit :
« Les entreprises des pays développés maximisent leurs profits, les ressources sont gaspillées, l'environnement est pillé et les générations futures doivent s'attendre à un avenir morose. A mesure que la philosophie capitaliste se répand, les nations en développement connaissent une croissance de leurs propres classes d'hommes d'affaires qui s'emploient à maximiser leurs profits, tout comme le font leurs modèles d'Amérique du Nord et d'Europe. Il en résulte que des centaines de milliers de personnes sont malades et meurent prématurément à cause de la pollution, et que le problème du changement climatique s'approche rapidement du point de non-retour. (...)

Il n'y a pratiquement jamais de siège autour de la table pour la population dont la vie dépend du partage des ressources. Si l'on se fonde sur la logique capitalise, pourquoi tenir compte de ces gens ? En quoi leurs besoins contribuent-ils à la maximisation du profit ? (...) Alors que les ressources non renouvelables continuent de se réduire - parce que leur exploitation se poursuit - et que les dangers liés au changement climatique se font de plus en plus présents, les plus ardents capitalistes doivent accepter le fait que la seule poursuite du profit n'est plus un principe au nom duquel on peut se passer de politiques environnementales. Comment les milliardaires pourront-ils respirer leur richesse si l'air est trop dangereux à respirer ? »

« (...) Lorsque le profit est la seule priorité, nous oublions l'environnement, la santé publique et la soutenabilité de la croissance. Une seule question nous semble légitime : comment acheter et vendre plus de biens et comment réaliser un taux de profit supérieur à celui de l'année dernière ? Que ces biens soient vraiment nécessaires et bénéfiques aux individus est considéré comme hors de propos. »


Mon sentiment, à la lecture de l'ouvrage, est que M. Yunus parie qu'un développement significatif des SB va par contagion modifier la vision de l'entreprise « classique » et la décentrer d'une vision monodimensionnelle centrée sur le profit. Le développement des ES pourrait ainsi amener les entreprises (et le système économique) à reconsidérer leur rapport au profit, et à remettre en cause le dogme de la recherche permanente du profit maximum.  

La foi en l'Homme

Ce qui est admirable chez Yunus, c'est son inclinaison constante, et même son obsession, à toujours chercher à révéler et exprimer le meilleur des gens, qu'ils soient pauvres, riches, grandes entreprises, pouvoirs publics, banquiers... et qui plus est, à l'exprimer de manière concrète, dans l'action, dans l'initiative, dans la création. M. Yunus croit en l'Homme et le prouve !

« L'un des traits les plus solidement ancrés chez les êtres humains consiste à vouloir faire du bien à d'autres gens. C'est un aspect de la nature humaine que le monde des affaires ignore complètement. Le social-business satisfait cette aspiration : c'est ce que les gens trouvent enthousiasmant ».

Ce regard humaniste est particulièrement affirmé quand il est porté sur les pauvres :
« Je vois les pauvres comme des bonsaïs. Quand on plante les meilleures semences du plus grand des arbres dans un pot de quinze centimètres de profondeur, on obtient une réplique parfaite de cet arbre - mais elle n'est haute que de quelques centimètres. Il n'y a rien de mauvais dans les semences : c'est le sol dans lequel elles ont été plantées qui pose problème.
Les pauvres sont des hommes-bonsaïs. Rien dans leur origine ne pose problème. Mais la société ne leur a jamais donné ce dont ils avaient besoin pour grandir. Pour sortir de la pauvreté, les pauvres n'ont besoin que d'un environnement favorable. Lorsqu'ils seront autorisés à libérer leur énergie et leur créativité, la pauvreté disparaîtra très vite. (...)Le micro-crédit allume le moteur économique des individus rejetés par la société. »

Changer les représentations

Pour finir, une question en forme de boutade : Yunus est-il de droite ou de gauche ? Cette question n'est jamais abordé dans le livre. On pourrait dire qu'il est de gauche pour la volonté de transformation sociale et la volonté d'impliquer constamment les personnes (démocratie participative...). On pourrait aussi dire qu'il est de droite pour son souci de développer la responsabilité et l'initiative personnelle ainsi que pour son goût du marché et du capitalisme.

Bien évidemment, il transcende totalement ce clivage... Son action est universelle. Le combat fondamental de Yunus est un combat sur les représentations et les grilles de lecture : « L'esprit humain est le vrai champ de bataille sur lequel nous devrions nous concentrer ».

M. Yunus et ses équipes transforment la vision sur les pauvres : les pauvres ne sont plus pauvres « parce qu'ils ne savent rien faire » mais parce qu'on ne leur a pas donné les moyens de libérer leur potentiel, de révéler leur créativité.

Ils transforment la vision du crédit (proposé sans garantie à la GB). Ils transforment la vision de l'aide au développement.

Ils transforment la vision du marché et de l'entreprise qui peuvent être des outils puissants et efficaces au service du progrès humain.

Ils transforment notre vision du Bangladesh. Ils transforment le Bangladesh.

Yunus est à la fois un profond réformiste et un ardent révolutionnaire. Ce qui le rend exceptionnel. Il y a aussi quelque chose de réconfortant à constater qu'un des mouvements les plus importants de régénération du capitalisme vient d'un des pays le plus pauvre et le plus en difficulté du monde...


Notes

(1) Le premier produit commercialisé est Shokti Doi (« le yaourt pour être fort »), yaourt destiné aux enfants pauvres des villages, spécialement conçu pour améliorer leur santé et pour être économiquement accessible. Le modèle de production et de distribution de Grameen Danone cherche à impliquer les populations locales en amont (fermiers locaux), dans la production (emplois dans l'usine locale) et en aval (distribution par les « Grameen Ladies »). Yunus raconte dans le détail cette « success story », de la première rencontre avec Franck Riboud, PDG de Danone à l'ouverture de l'usine avec Zidane comme invité d'honneur.

(2) La Grameen Bank appartient à 94 % à ses emprunteurs, accorde des prêts à 7 millions de pauvres dont 97 % de femmes dans 78 000 villages du Bangladesh. Le taux de remboursement est de 98,6 % et 64 % de ceux qui ont emprunté à GB pendant au moins cinq ans ont dépassé le seuil de pauvreté... Depuis sa création, la GB a accordé un montant cumulé de 6 milliards de $ en prêt. Elle n'a plus recours aux dons depuis 1994.

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires
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Samedi 12 avril 2008

Evénement phare de la création d'entreprise en France, le Salon des entrepreneurs a consacré, pour la première fois depuis sa création, un espace aux entrepreneurs sociaux. Avec succès : du 31 janvier au 2 février 2007, plus de 3 000 personnes (entrepreneurs, cadres, employés, étudiants...) sont venus rencontrer ces hommes et ces femmes qui ont choisi d'entreprendre autrement, échanger avec des experts, participer à des ateliers thématiques, visionner des films sur des initiatives exemplaires...

Ce succès symbolique vient s'ajouter à une série de signaux convergents qui se sont récemment multipliés : interpellation des candidats à la présidentielle par le CEGES (conseil des entreprises, employeurs et groupements de l'économie sociale) ; meetings et Manifeste du Collectif "S'investir", pour le développement de l'économie solidaire ; lancement de l'activité française d'Ashoka, organisation internationale spécialisée dans l'accompagnement d'entrepreneurs sociaux innovants et à fort potentiel ; création par HEC d'une majeure "Alter" (entreprendre et manager autrement), dans la lignée de la chaire d'entrepreneuriat social de l'Essec, pionnière en la matière ; production éditoriale croissante...

Autant d'initiatives qui témoignent de l'intérêt croissant que suscite l'entrepreneuriat social auprès d'un public dépassant très largement les cercles traditionnels d'initiés et de militants.

Entrepreneurs d'un troisième type

Qui sont-ils et que font-ils ? Ces entrepreneurs d'un autre type partagent une même ambition : mettre leur projet entrepreneurial au service de l'Homme. Et ce ne sont pas de vains mots !

Cadres du privé, jeunes diplômés, militants syndicaux, travailleurs sociaux, ils sont aujourd'hui des dizaines de milliers à faire vivre cette autre façon d'entreprendre, dans une grande diversité de forme (statuts, secteurs, taille, ancienneté...). Ce qui les rassemble ? Etre des entrepreneurs à part entière (indépendance, prise de risque, création de richesses, modèle économique viable...) au service d'un projet social et/ou participatif.

Ils agissent ainsi pour lutter contre l'exclusion, créer ou maintenir des emplois durables, garantir un juste revenu aux producteurs (notamment du Sud), aider les personnes âgées à mieux vivre, protéger notre environnement, innover en répondant à de nouveaux besoins sociaux... Projets collectifs par essence, leurs entreprises se caractérisent souvent par une « gouvernance participative » : parties prenantes impliquées, décisions non fondées sur la propriété du capital, écart de rémunération limité entre dirigeants et salariés (1)...

Bousculer les idées reçues

Les entrepreneurs sociaux - encore méconnus, malgré leur dynamisme et leur exemplarité - n'entrent pas dans les cases stéréotypées des images d'Epinal françaises. En effet, ils remettent en cause trois idées reçues, profondément ancrées dans l'inconscient collectif hexagonal : tout d'abord, que l'entrepreneur est nécessairement un individualiste forcené ou un exploiteur ne pensant qu'à s'enrichir ; ensuite, que le profit est fondamentalement mauvais et ne sert qu'à nourrir de cupides actionnaires ; enfin, que le social est forcément non productif, subventionné, à perte, par les richesses créées par le Marché.

Leur message est en fait très simple : "l'économique" ne se résume pas à la seule recherche du profit, mais peut constituer un moyen efficace à mettre au service des hommes et du progrès. De même, le social ne se réduit pas aux "bonnes œuvres" et n'est pas nécessairement un "ghetto", mais ce qui crée du lien et du collectif, avec un véritable "retour sur investissement" pour la collectivité.

Etant pleinement inscrits dans la sphère économique, la question d'être « pour ou contre l'économie de marché » ne se pose pas pour eux.

Cette question obsède et cristallise pourtant le débat public français, départageant deux postures classiques du théâtre politique national : d'un côté, ceux qui voient la moindre critique du capitalisme comme une marque d'adhésion à un modèle étatiste ou collectiviste et un « refus d'adaptation au monde réel » ; de l'autre, ceux qui voient l'entreprise et le marché comme un monde monolithique dont il faut a priori se défier, sans jamais d'ailleurs expliciter ce qui pourrait les remplacer...

Par leur action, les entrepreneurs sociaux invitent à sortir de ces postures stériles et éculées, en posant la question qui devrait être au cœur du débat public, tant elle est déterminante pour définir le type de société dans lequel nous souhaitons vivre : quelle économie de marché voulons-nous ?

Une économie de marché "court-termiste", dominée par les enjeux financiers, la rémunération des actionnaires, la réduction des salariés à de simples variables d'ajustement dépendant des cours de bourse - bref, une économie "hors-sol", voire "hors-homme" qui est pourtant très actuelle et fait dire au peu gauchisant Patrick Artus que « le capitalisme est en train de s'autodétruire »(2) ?

Ou une économie de marché au service de l'homme, des territoires et de l'environnement ? Les entrepreneurs sociaux montrent chaque jour davantage qu'elle est réelle, possible et ne demande qu'à se développer à plus grande échelle, pour peu qu'on lui en donne les moyens (politiques, économiques, éducatifs) ?

Social et efficace

Ces entrepreneurs montrent en effet concrètement que le salarié, le chef d'entreprise et la collectivité ont tout intérêt à placer l'homme et son épanouissement au cœur des projets entrepreneuriaux et de l'activité économique.

Investir sur le social peut être efficace et pérenne économiquement ; inversement, l'économique peut constituer un excellent outil au service du progrès social. L'enjeu est bien là : désenclaver, décloisonner l'économique et le social, les "réencastrer" l'un dans l'autre, réinventer sous des formes nouvelles le lien fructueux et profond qui les a connectés pendant les Trente Glorieuses mais qui s'est rompu depuis... Les entrepreneurs sociaux éclairent le chemin à prendre pour reconstruire ce lien (voir exemples ci-dessous).

Par leurs pratiques, leurs mobilisations individuelles et collectives, par leur capacité à combiner liberté individuelle et esprit d'entreprise avec ambition sociale et volonté de transformation de la société, les entrepreneurs sociaux contribuent à dessiner les contours concrets d'une économie sociale de marché, une économie pleinement et réellement au service des hommes et du progrès social ; une économie de marché humaniste qui devrait être au cœur de ce fameux « rêve européen »(3).

(1) Pour des infos plus détaillées sur cette réalité de l'entrepreneuriat social (exemples, chiffres, témoignages, ressources...), voir par exemple la publication Avise "Devenez entrepreneur social" (jan 2007), téléchargeable gratuitement sur www.avise.org
(2) Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Le capitalisme est en train de s'autodétruire, La Découverte, 2005.
(3) Jeremy Rifkin, Le rêve européen, Fayard, 2005. 


Exemples d'entreprises sociales
i)Des entreprises durables qui mettent l'homme au cœur de leur projet

Les Scop (sociétés coopératives de production) sont des entreprises de forme SA ou SARL (donc dans le marché), dont les salariés sont associés majoritaires et vivent un projet commun en mutualisant équitablement les risques et les grandes décisions, selon le principe "une personne - une voix" : désignation des dirigeants, orientations stratégiques, affectation des résultats.

On en compte plus de 1 700 en France, représentant plus de 36 000 salariés. Que constate-t-on ? En associant étroitement les salariés au projet entrepreneurial, en faisant le pari de l'humain, les Scop affichent une longévité remarquable, tous métiers confondus, qui plus est en créant des emplois (+ 5 000 net ces cinq dernières années).

Atout décisif dans la mondialisation actuelle, ces emplois sont difficilement délocalisables car ceux qui décident de l'avenir de l'entreprise sont ceux qui y travaillent : les salariés n'ont bien sûr aucun intérêt à raisonner comme des actionnaires strictement financiers et à délocaliser leur propre emploi pour rechercher le moindre coût et la rentabilité maximale du capital...

Ces dernières années, on a même vu plusieurs cas d'entreprises industrielles viables menacées de fermeture (car pas assez rentables aux yeux de leurs actionnaires financiers, de type fonds de pension) être reprises par leurs salariés sous forme de Scop et améliorer par la suite leurs performances économiques (1) !

(1) Voir par exemple Le Monde du 13/02/07 ou Compléments d'enquête du 28/05/07 sur France 2 : reportages consacrés à la Scop Ceralep, fabricant d'isolateurs céramiques (Saint-Vallier). Liquidée par le fonds de pension américain PPCI puis reprise en Scop par les salariés avec le soutien des syndicats et de plusieurs communes de la région, Ceralep s'est redressée (53 personnes à la reprise en avril 2004), a augmenté les salaires de 2 % en 2005, largement dépassé ses objectifs en 2006 et s'est remise à embaucher. Voir également le dossier « Du fonds de pension à la coopérative » du magazine Participer, n° 621 (jan/fév. 2007).

ii) Conjuguer efficacité économique et progrès social
Inscrites dans la loi (1998) et le Code du travail, les Structures d'insertion par l'activité économique (SIAE) sont des entreprises sociales qui ont pour mission, à travers la mise en œuvre d'activités économiques, d'offrir des emplois à des personnes en situation d'exclusion et de les accompagner dans leur parcours d'insertion sociale et professionnelle. Il existe en France plusieurs milliers de SIAE permettant chaque année à plusieurs centaines de milliers de personnes exclues de retrouver un chemin vers l'emploi, dans des secteurs très variés.

Ces SIAE bénéficient d'aides de l'Etat (aides directes par poste créé, exonérations de charges) pour compenser la productivité réduite des salariés recrutés et le surcroît d'encadrement nécessaire. Deux études récentes (1) menées sur les régions Pays de Loire et Aquitaine montrent que ces subventions sont loin de représenter des pertes sèches ou des dépenses inutiles.

Bien au contraire ! Elles représentent un véritable investissement économique. Ces deux études montrent que pour un euro dépensé par l'Etat dans ces entreprises, deux à trois euros de recettes publiques sont générés par ces mêmes entreprises : recettes liées à l'activité créée (charges patronales, impôts et taxes,...) et à l'économie réalisée dans les aides sociales (par le retour à l'emploi).

Et encore, nous ne prenons pas ici en compte le surcroît de richesse économique (salaires versés, achat de biens et prestations...) ainsi que l'utilité sociale (lutte contre l'exclusion, cohésion sociale, développement local...) engendrés par ces entités économiques.

(1) Disponibles sur le site du CNIAE (Conseil national de l'insertion par l'activité économique) : www.cniae.org

Article paru dans le magazine Interdépendances en juillet 2007

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