Ce second article (le premier portait sur la confusion entre économie de marché et productivisme) s’intéresse au rapport du progressisme à l’individu. Ce dernier dérange, aussi bien dans les mouvements « traditionnellement »
progressistes, politiques (à gauche) ou économiques (économie sociale et solidaire).
Réhabiliter l’individu au sein de la gauche
Outre les préjugés « la gauche est contre l’entreprise et le marché », « la gauche augmente les impôts et dépense l’argent public sans compter », « la gauche est
laxiste en matière de sécurité », une autre image d’Epinal bien répandue dans l’opinion publique à propos de la gauche est en effet celle d’une idéologie qui tend à effacer l’individu
derrière le collectif.
Cette dernière est peut-être la plus fondée… En effet, force est de constater la méfiance voire le rejet par une proportion significative des citoyens des grilles de lecture classiquement
utilisées à gauche, grilles reposant sur des utopies collectives de plus en plus perçues comme obsolètes, inefficaces et potentiellement dangereuses. La mémoire des totalitarismes du
XXème siècle, le triomphe du capitalisme, la fragmentation des classes sociales, l’individualisation des trajectoires personnelles sont passés par là…
La gauche gagnerait à se réapproprier cette idée de l’individu (si elle veut être à nouveau audible), sans renier pour autant ses valeurs collectives : éloge de l’individu n’est pas forcément
critique du collectif ! Éloge de l’individualisme n’est pas critique de la solidarité ! La gauche a trop longtemps confondu individualisme et égoïsme, individualisme et individualisme
marchand, dans lequel l’individu est tenu de se révéler à l’épreuve du marché et de la compétition. Comme le défend le sociologue François de Singly, l’individualisme peut être un
humanisme[1].
Alors que l’individu en tant que sujet libre et émancipé était au cœur des Lumières, de la Révolution française et des combats historiques de la gauche, l’individualisme de gauche est
aujourd’hui inhibé !
Et pourtant, il existe en filigrane et ne demande qu’à se révéler davantage à travers une traduction des valeurs collectives de gauche plus proche de l’individu : la protection sociale, par
exemple, peut être appréhendée comme une propriété sociale[2], « le
patrimoine de ceux qui n’en ont pas » ; l’impératif d’égalité des chances peut se voir comme la nécessité d’accorder à chaque individu en difficulté l’aide et l’accompagnement
adaptés pour qu’il puisse s’accomplir, réaliser son potentiel et « devenir pleinement lui-même », etc.
Il se manifeste également dans de nouvelles propositions économiques et sociales apparues récemment dans le discours de gauche et qui gagneraient à être développées et approfondies : la
sécurisation des individus plutôt que des structures (la « sécurité sociale professionnelle », promue initialement par la CGT puis reprise aujourd’hui par l’ensemble des partis
politiques) ; la « fiscalité comportementale » pour les individus et les entreprises (bonus/malus récompensant les actes vertueux au sens de l’intérêt général et sanctionnant les
comportements socialement ou écologiquement néfastes) ; la démocratie participative, en favorisant l’implication citoyenne dans la vie publique ; le développement d’un syndicalisme de masse
et plus largement des différentes formes de citoyenneté
économique ; etc.
En fil rouge à ces propositions, s’esquisse un nouveau paradigme de la réforme de gauche : le passage de réformes monolithiques (la même pour tous, soit disant au nom de l’égalité… celle des 35
h. en étant un cas d’école) à des réformes « sur-mesure », prenant au maximum en compte (dans leurs principes mais surtout dans leur application) la diversité des parcours, des situations et donc
des besoins.
Réhabiliter l’individu dans l’économie sociale et solidaire
Dans le même ordre d’idées, l’économie sociale et solidaire a du mal à développer un regard positif sur l’individu, toujours suspect d’individualisme marchand. La dimension collective des statuts
de l’économie sociale est trop souvent brandie comme un talisman censé protéger contre toutes les dérives de l’individualisme.
On oublie un peu que la réalité est moins sexy que la théorie... Quelques illustrations :
Le statut ne suffit pas à faire « l’humanité » de l’entreprise. Même si les statuts de l'économie sociale imposent de nombreux garde-fous éthiques, il existe des associations, coopératives ou
mutuelles qui connaissent des dérives en matière de « pouvoir absolu » ou d’enrichissement individuel ; ou qui dans leur objet social poursuivent des objectifs peu en phase avec l'économie
sociale.
Les statuts associatifs et coopératifs qui fonctionnent bien pour des projets à « gouvernance collective », ne sont pas forcément adaptés à des porteurs de projets sociaux, solidaires ou
écologiques qui partagent les valeurs humanistes de l’économie sociale mais souhaitent garder le contrôle de leur entreprise (par exemple parce qu’ils vont y investir une part significative de
leurs économies). Ces porteurs de projet, de plus en plus nombreux, choisissent du coup « par défaut » la SARL ou la SA (dans le commerce équitable, le bio, le tourisme solidaire, les
énergies renouvelables, l'environnement, les services à la personne,…bref tous les créneaux "porteurs" et dynamiques), ce qui est dommage… pour l’économie sociale et
solidaire !
Le principe « un homme – une voix », pierre angulaire de l’économie sociale, est régulièrement mis à mal dans « le réel » (par exemple dans certaines grandes structures mutualistes, dans des
associations financées par les pouvoirs publics, dans des coopératives au management "paternaliste", etc.)
Il existe dans l’économie « classique » des entreprises et entrepreneurs œuvrant sous statuts SARL, SA, EURL, etc. (des artisans, des entreprises de proximité,…) qui partagent les valeurs,
principes et pratiques humanistes de l’économie sociale mais qui faute de repères, de passerelles et de visibilité ne partagent pas de projet politique commun, et n'ont même pas de liens avec l'économie sociale et solidaire.
…
Bref ! Le discours de l’économie sociale centré sur le statut et le « collectivisme » n’est pas suffisamment audible et attrayant pour attirer de nouvelles forces vives
(entrepreneurs, salariés, etc.) dans le secteur. Ce discours doit pour cela intégrer et traduire davantage la question du leadership et celle des motivations individuelles de l'entrepreneur, sans
pour autant affaiblir ou renier ce qui constitue son code génétique et sa force : le collectif.
Mais les choses commencent aussi à évoluer. L’apparition et le développement des coopératives
d’activité et d’emploi qui permettent de mener un projet d’entreprise individuelle dans un cadre collectif constituent
une réponse intelligente au besoin très actuel d’être « libres ensemble ».
Être « libres
ensemble »
On peut être profondément attaché à la solidarité collective sans que cela empêche de défendre davantage la liberté individuelle, l’initiative privée, la réussite personnelle (qui n’est pas une
valeur de droite mais l’aspiration légitime de chacun d’entre nous !), l’intérêt de développer son autonomie, de défendre son indépendance ou de prendre des risques pour se réaliser
et s’épanouir dans la dignité[3].
On peut défendre la liberté individuelle sans pour autant la vouloir illimitée : elle est tenue de s’arrêter précisément là où elle commence à empiéter sur le bien-être collectif, notamment celui
des personnes en difficulté ; elle doit être bornée, non pas par les contraintes « naturelles » du marché et de la compétition mais par l’impératif de réussite du « vivre ensemble
».
Puisqu’on ne vit pas seul, chacun dans son coin, puisque nos destins sont imbriqués et interdépendants, chacun de nous a besoin de l’autre tout comme il a une responsabilité vis-à-vis de lui. Je
ne peux gagner, je ne peux réussir si j’ai le sentiment que ce succès ne profite qu’à moi, ou pire, nuit aux autres.
Sinon, la société finira par ressembler à cette vision prophétique d’Alexis de Tocqueville (par ailleurs brillant avocat des libertés individuelles !) qui déclarait il y a 170 ans :
« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde. Je vois une foule
innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux retiré à l’écart est
comme étranger à la destinée de tous les autres. Ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux,
mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus
de patrie[4]. »
Dans nos démocraties de marché, le « nous » ne saurait se réduire à la simple superposition des « je » qu’une main invisible (de qui vous savez) coordonnerait miraculeusement…
En même temps, ce « nous » n’a pas à écraser les « je ». Il y a là une sorte de nœud gordien : comment trouver le bon équilibre, la bonne tension, la bonne conjugaison entre ce
« nous » et la multitude des « je », pour aboutir à un « équi-libres ensemble » ?
Voilà un défi majeur du XXIème siècle, que l’essayiste Jeremy Rifkin exprime de la sorte : « Si l’intérêt
matériel individuel n’est pas tempéré par un sens de la responsabilité sociale, la société s’expose à une fragmentation narcissique et à l’exploitation de la majorité par une minorité. Si le sens
de la responsabilité collective ne ménage pas une place à l’intérêt individuel, nous perdrons tout sens de la responsabilité collective, au risque de voir triompher une terreur paternaliste
exercée par un État tout-puissant. […] La tâche est ardue mais Il importe de maintenir un cap subtil et intelligent qui sache préserver l’équilibre, c'est-à-dire la tension, entre l’esprit
d’entreprise du capitalisme et la solidarité sociale du socialisme, sans jamais sacrifier une vision à l’autre. Après tout, chacun d’entre nous n’incarne-t-il pas à la fois ces deux
tendances ? Nous souhaitons poursuivre notre intérêt personnel tout en reconnaissant nos responsabilités envers nos semblables[5]. »
[1] François de Singly, L’individualisme est un humanisme, éditions de l’Aube, 2005.
[2] Sur ce sujet, voir par exemple Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Fayard, 2001.
[3] À travers par exemple la création d'activités, au sens large du terme (économiques, sociales, culturelles,...). Ceci dit et c'est fondamental, l'entrepreneuriat doit rester un choix et non une contrainte. Tout le monde ne se sent pas entrepreneur dans l'âme et il est évidemment totalement légitime de préférer être salarié. De ce point de vue, « inciter fortement » un chômeur à créer son entreprise sous prétexte qu'il rame pour retrouver un job, est le meilleur moyen de lui gâcher son futur. L'entrepreneuriat comme palliatif au chômage expose en effet souvent à d'amères désillusions.
[4] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835 -1840.
[5] Le Nouvel Observateur, 16-22 juin 2005. L'équilibre entre ces deux forces peut prendre concrètement la forme de mesures comme le « capital-initiative » proposé par Jean-Baptiste de Foucauld, ancien Commissaire au Plan, fondateur de SNC (Solidarités Nouvelles face au Chômage) et fervent promoteur du « droit à l'initiative pour tous » : il s'agit de permettre à chacun de disposer, une fois dans sa vie et au moment choisi par lui, d'un « droit de tirage » financier sur un « capital-initiative », dans le but de réaliser un projet. Ce capital-initiative serait financé par ceux qui profitent des initiatives. Dans le même ordre d'idées, soulignons que depuis quelques années (grâce à un gouvernement de droite !), il est possible de « justifier ses assédics » par la création d'une entreprise (avant, seule une recherche active d'emploi était légitime).
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