Idées et initiatives pour une économie de marché responsable et démocratique

Lundi 8 juin 2009

Nous vivons une crise systémique (sociale, écologique, alimentaire, éthique, démocratique, etc.) qui nous impose de réviser en profondeur nos façons de produire, de consommer et d’investir. C’est désormais une banalité que de le dire, cette idée s’étant largement diffusée dans tous les milieux politiques et économiques.

Malheureusement, cette idée reste encore largement à l’état de discours. Force est de constater que les réponses mises en place pour le moment pour répondre à cette crise systémique, ressemblent plus aux vieilles recettes reliftées qu’à de nouvelles solutions de rupture.

Si les décideurs politiques et économiques sont tentés, au-delà d’un verbe emphatique, d’appliquer des rustines du passé sans se poser plus de questions, les citoyens demeurent eux en attente d’un changement plus fort. Une part significative et croissante de la population souhaite en effet une autre économie de marché, différente du capitalisme néolibéral des Trente Odieuses (1980-2010) et de la folie d’un monde dominé par l’argent et la concurrence de tous contre tous. Ils attendent une autre pratique de l’entreprise, plus respectueuse des hommes, de la planète, des territoires[1].

Ces pratiques différentes existent déjà dans l’économie sociale et solidaire (ESS), véritable laboratoire de l’économie d’après-crise. Sur les territoires, les initiatives se multiplient, l’innovation foisonne, les acteurs se structurent, les collectivités agissent, les citoyens s’investissent.

Par contre au niveau national, où cette voix serait utile à porter, où cette voie serait pertinente à montrer, pour nourrir le débat public et politique et ouvrir le champ des possibles, l’ESS demeure incroyablement aphone. Le CEGES[2], l’organisation légitime pour exprimer et diffuser cette parole, et qui a dans son CA de nombreuses personnalités remarquables, n’est hélàs collectivement pas à la hauteur de l’enjeu.

Au fond, le Ceges devrait oser davantage :

à Oser se vivre comme un mouvement d’entreprises différentes, plutôt que comme la juxtaposition de quatre « familles » statutaires (associations, coopératives, mutuelles, fondations) ou comme une « économie » à part, isolée de l’économie capitaliste (et de l’économie publique).

à Oser dépasser un simple discours de la reconnaissance pour porter une véritable vision de changement, visant à développer ses formes différentes d’entreprises mais aussi à contribuer à faire changer de cap l’économie dans son ensemble.

à Oser dépasser un verbe de la complainte pour porter un langage de la preuve offensif, à même de convaincre et d’attirer, hors de l’ESS.

à Oser s’ouvrir aux réseaux et acteurs de l’économie solidaire (Réseaux de l’insertion par l’activité économique, Plateforme commerce équitable, Union des entreprises adaptées, Réseaux territoriaux d’économie solidaire, Amap, etc.), et comprendre comment ces nouveaux acteurs renouvellent le terreau de l’économie sociale, et ce faisant, le vivifient et le pérennisent. 

à Oser créer du dissensus en son sein, en ne cherchant pas à fédérer à tout prix (souvent d’ailleurs au prix d’un consensus mou et inaudible) mais plutôt en cherchant à mobiliser une majorité autour d’une vision forte et offensive.

à Oser enclencher un dialogue sérieux et engagé avec les véritables acteurs de la RSE, notamment au niveau des PME (CJD, réseau Entreprendre…).

à Oser investir sur de l’intelligence politique, pour produire des idées et propositions et se donner les moyens de les diffuser, alors que les grandes entreprises de capitaux ont bien compris depuis longtemps cet enjeu et savent financer de la R&D politique (exemple de l’Institut Montaigne, financé par plus de 90 entreprises, pour un budget total de 3,5 millions d'euros ou encore de l’Institut de l’Entreprise).

Alors qu’est-ce qu’on fait ?

De deux choses, l’une. Soit le Ceges bouge de l’intérieur, ose relever ces défis et changer, en profondeur, dans l’année qui vient. C’est bien sûr l’option préférable. Certains, courageux, y travaillent d’arrache pied  depuis plusieurs années (notamment l’équipe salariée). Les choses avancent doucement et beaucoup reste à faire. Il faut certainement que les différents acteurs de l’ESS les soutiennent collectivement davantage, et s’investissent également eux-mêmes davantage en faveur d’une rénovation profonde du Ceges.

Soit, si le Ceges ne bouge pas ou peu - et après tout c’est son droit -, chacun devra alors prendre ses responsabilités. Beaucoup d’acteurs de l’ESS que je rencontre sont frustrés par le silence national de l’ESS et ne se résolvent pas à ce que leurs entreprises ne soient pas efficacement représentées au niveau national et ne fassent pas réellement mouvement, surtout que tous les ingrédients sont là…

Il faudra alors considérer sérieusement le projet consistant à créer un nouveau mouvement national des entreprises sociales et solidaires, à partir des réseaux et des entreprises volontaires, un mouvement à même de véritablement relever les défis exposés ci-dessus.

Après tout, le nouveau monde à construire appelle de nouvelles approches, de nouvelles idées, des innovations institutionnelles. Et tant que cette belle idée d’ESS ne sera pas vécue, appropriée et portée par les entreprises elles-mêmes, l’ESS peinera à se faire entendre et reconnaître.

Il y a besoin d’audace comme celle qu’ont eu les acteurs ESS anglais au début des années 2000, en créant la « Social Enterprise Coalition », dont la baseline ambitieuse est « transform how and why we do business.» et qui fédère aujourd’hui des réseaux représentant 10 000 entreprises et s’est imposé comme l’interlocuteur de référence du gouvernement anglais.

Avec des résultats spectaculaires : la mise sur pied d’un plan d’action gouvernemental pour développer les « social enterprises » (5 M£ / an) géré par une équipe de 10 personnes rattachée directement aux services du Premier Ministre, la création d’un fonds d’investissement dans les entreprises sociales de la santé de 100 M£, un Social Enterprise Summit le 12/05 dernier, avec la présence de plusieurs ministres et acteurs du gouvernement et des mesures concrètes à la clé, etc.

Si les anglais, réputés « libéraux » l’ont fait, pourquoi les Français ne le pourraient-ils pas ?

Osons donc - via le Ceges ou autrement si ce n’est pas possible - bâtir le mouvement des entreprises sociales et solidaires ! 



[1] Deux enquêtes parmi de nombreuses autres qui le montrent : 53 % des Français souhaitent une réforme en profondeur du capitalisme ; 74 % des Français estiment que la crise remet en cause leurs valeurs et leur façon de vivre (TNS Sofres / Secrétariat d’Etat à la prospective, janvier 2009). 81% des Français se déclarent autant voire plus inquiets des risques liés à la dégradation de l’environnement que des risques liés à la crise financière (LH2 - Comité 21, février 2009). La forte poussée des écologistes aux dernières élections européennes est aussi un signe fort de cette attente.

[2] Ceges : Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. www.ceges.org  

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires - Communauté : Economie solidaire
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Lundi 25 mai 2009

Dressons le tableau à grands traits.

La génération actuellement aux commandes politiques, économiques et médiatiques (grosso modo les 55-70 ans), ne veut et ne peut pas véritablement changer de mode de développement, si ce n’est à la marge, une pincée de social par ci, un zeste d’écologie par là, mais surtout ne touchez pas aux fondamentaux et focalisez vous sur « la nécessité de relancer à tout prix la machine économique ».

Qui plus est, en France plus qu’ailleurs, ces dirigeants ont tendance à s’accrocher à leurs rochers de pouvoir tels d’indécrottables bigorneaux, non pas au service de grands idéaux ou de belles causes, mais plutôt pour préserver leurs privilèges et défendre leurs intérêts.

Nourrie et formée au productivisme progressiste des Trente Glorieuses, cette génération a laissé s’installer (et même susciter) les Trente Odieuses du néolibéralisme (1980-2010), achetant quelque part la soumission de la génération suivante, en lui faisant miroiter et croire à un avenir radieux, matérialiste et individualiste - au final illusoire.

Marquée par les années 80 et le triomphe du néolibéralisme, aveuglée le « There are no alternatives » de Thatcher et le Veau d’or de Wall Street et de ses yuppies, cette génération 40-55 ans n’a pas assez joué son rôle politique de transformation sociale.

Par ailleurs, pour réellement changer la donne, on ne peut attendre la prise du pouvoir par la génération qui arrive (13-25 ans) - très marquée par l’écologie et donc potentiellement porteuse d’un changement radical de société - car il sera trop tard.

En effet, le temps presse. Tous les experts sérieux[1] s'accordent à dire que qu’il ne reste que 15 à 20 ans pour changer véritablement de cap, sous peine d’arriver à une situation très critique, à côté de laquelle la crise actuelle ne serait qu’un épiphénomène…

En effet, la croissance démographique, l’insuffisance des ressources renouvelables, la raréfaction des ressources fossiles, la progression des émissions de gaz à effet de serre, l’extension mondialisée du mode de vie occidental, le changement climatique déjà amorcé, le creusement des inégalités, etc. vont converger vers un final explosif, à moins de changer fondamentalement de modèle et de perspective.

*

La balle est donc au fond dans le camp de la génération 25-40 ans.

Bien sûr, je caricature un peu, je force le trait, mais si ce constat est à nuancer (méfions nous des généralisations et n’idéalisons ou ne diabolisons aucune génération !), il me paraît néanmoins avéré et même partagé, consciemment ou non, par beaucoup de personnes de cette génération de la « dernière chance » à laquelle j'appartiens. 

Une génération assez âgée pour s'être confrontée au monde, à l'entreprise, à l'économie et avoir pris conscience des limites et des dérives du système actuel. Assez âgée aussi pour s'être véritablement engagée dans différentes causes. Mais pas assez âgée pour être aux manettes et peser sur la marche du monde, se retrouvant alors reléguée au rang de spectateur d’une débâcle annoncée…

Une génération qui relativise le clivage gauche / droite, ou en tout cas, n’en fait plus l’alpha et l’oméga de toute vision ou combat politiques.

Une génération qui a grandi et mûri avec la chute du Mur de Berlin, la crise permanente (avec un chômage élevé), les grandes grèves de 1995, la montée de l'altermondialisme, l'affirmation de la Chine, de l'Inde et de la Russie, les difficultés chroniques de l'Europe politique, l'explosion d'Internet, l'irruption des périls écologiques, etc. Autant d'expériences qui l’ont marqué, ont nourri sa vision du monde et, pour une part, ont fortement déterminé un engagement civique, économique ou politique.

Dans les ONG, l’économie sociale et solidaire, les syndicats, le patronat, les collectivités, les mouvements sociaux, etc. je vois et croise de nombreuses personnes de cette génération, actives et engagées, qui en ont assez de cette situation et essaient d’agir concrètement à leur niveau, pour répondre aux défis colossaux qui s’imposent à nous et dessiner un monde meilleur. Ils le font de manière plus pragmatique que leurs "grands aînés" des 55-70 ans, et plus ambitieuse que celle de leurs "grands frères" des 40-55 ans.

Cette génération charnière 25-40 ans va hériter d’une France aux dettes abyssales, d’une Europe encore engoncée dans les dogmes néolibéraux, d’un « Choc des Civilisations » annoncé, de « la plus grave crise financière depuis celle de 1929 », d’une planète qui, quoi qu'il soit fait, se réchauffera d’au moins 2 °C, etc. Quelle belle perspective !

Et pourtant on garde l’espoir. L’improbable est toujours possible et même probable, l’Histoire n’est pas linéaire, l’avenir n’est pas écrit, et il arrive in fine rarement ce qui a été prévu ! La conjonction de crises actuelles (financière, économique, sociale, écologique et de plus en plus, politique) est autant porteuse de désastres que de bienfaits potentiels. L’élection d’Obama aurait-elle été possible sans 8 années de Bush et la crise financière ? Pas si sûr… La « métamorphose » chère à Edgar Morin est plus que jamais nécessaire.

Il arrive un moment où on dit basta. On veut prendre le pouvoir. On veut imposer de nouvelles idées, de nouvelles pratiques économiques, démocratiques et politiques, non pas pour « se servir » ou pour en jouir, mais pour changer de cap avant que le pire n’arrive et redonner du sens à un intérêt général qui est aujourd’hui autant invoqué que bafoué.

Alors, camarades de la « dernière chance », qu’est-ce qu’on fait ?


[1] Le Millenium Ecosystem Assessment, titanesque étude publiée en mars 2005, réalisée sous l’égide de l’ONU pendant quatre ans par près de 1400 experts de 95 pays et de disciplines variées (économistes, sociologues, écologues, anthropologues, biologistes…). Les travaux de Lester Brown (et de l’Institut qu’il préside : le Worldwatch Institute) l'un des fondateurs de l'écologie politique mondiale, auteur de nombreux ouvrages, notamment Le Plan B : pour un pacte écologique mondial, Calmann Levy, 2007. Les travaux du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat). Le livre de Geneviève Ferrone, directrice du développement durable de Veolia, « Le krach écologique » (Grasset, 2008). Etc. !

Par LFE - Publié dans : Créer de nouvelles alliances - Communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Vendredi 24 avril 2009

Deux logiques sont aujourd’hui à l’œuvre dans l’économie sociale « d’en haut », celle des têtes de réseau  une logique institutionnelle de représentation, de promotion et défense de modes d’entreprendre spécifiques et d’intérêts communs aux différentes familles (coopératives, associations, mutuelles, fondations) ; et une logique de mouvement ; fondée d’abord sur l’adhésion à un projet politique, sur des pratiques et sur les apports actuels ou potentiels de l’économie sociale à la société.

Il ne s'agit pas d'opposer ces deux logiques. Elles sont toutes deux légitimes, nécessaires et complémentaires. Mais la démarche institutionnelle a pris tellement d’importance qu’elle en vient à nuire à celle de mouvement : hypertrophie de l’institution, atrophie du mouvement

Elle l’empêche en effet de se développer, paradoxalement au moment d’une crise historique du capitalisme, qui appellerait, si ce n’est une alternative, du moins des pratiques entrepreneuriales plus responsables, plus démocratiques et plus solidaires, pratiques depuis longtemps mises en œuvre par l’économie sociale.  

Qui se réclame vraiment de l’économie sociale ?

Une bonne illustration de ce déséquilibre institution / mouvement réside dans le fait que personne ne sait exactement qui, dans le champ institutionnel considéré comme celui de l’économie sociale, s’identifie réellement (ou pas) à elle.

Les promoteurs de l’économie sociale parlent au nom d’entreprises et d’initiatives dont une part (significative ?) ne se réclame pas activement d’elle. En effet, une partie des mutuelles, beaucoup de coopératives et même un certain nombre d’associations (par exemple dans le champ sportif) ne se revendiquent pas forcément d’elle.

Certes, l’économie sociale ne communique pas assez, mais cela ne peut suffire à expliquer ce décalage. En fait, aucun travail n’a été encore réalisé pour véritablement l’analyser.

Il serait ainsi utile de mener un travail d’enquête sur un échantillon représentatif des associations, coopératives, mutuelles, fondations pour savoir qui, parmi eux, se sent vraiment partie prenante de l’économie sociale et au-delà, quelle signification ils lui donnent (les points de vue des dirigeants, des salariés et des bénévoles pouvant être différents, cette pluralité de regard serait également pertinente à recueillir et étudier).

Ce travail serait tout sauf anodin, car après tout, les entreprises qui se reconnaissent dans l’économie sociale ont aussi quelque chose à dire de légitime et de pertinent sur ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle devrait être…

Et comment faire de l’économie sociale un mouvement (social) crédible, si on ignore précisément quels acteurs, quelles initiatives, quelles entreprises portent et partagent vraiment son projet ? Comment « changer d’échelle », sortir de la marge pour porter au centre une réalité dont on ne sait pas objectivement par qui elle est réellement portée ? Comment évaluer a fortiori son poids économique et social réel ?

Cette enquête - sorte de baromètre interne de l’économie sociale - pourrait être annuelle ou bi-annuelle, régionale et nationale, voire européenne. Ses résultats pourraient être présentés et valorisés lors du « mois de l’économie sociale et solidaire ». Ils aideraient à faire progresser la logique de mouvement, tout en n’affectant aucunement celle de l’institution.

Rénover l’approche de l’économie sociale

Au-delà, c’est la construction de l’économie sociale comme somme de statuts (associatif, coopératif, mutualiste, fondation) qui pose question.  

D’abord, définir l’économie sociale uniquement comme la somme de ces familles ne renvoie pas à la réalité : certaines associations, mutuelles, coopératives ou fondations aux pratiques hélàs peu éthiques, relèvent-elles véritablement de l’économie sociale, de ses valeurs, de ses idéaux ?

De plus, une somme de statuts ne suffit pas à faire un projet mobilisateur qui mette en mouvement les acteurs. Il serait utile d’introduire l’idée d’un engagement volontaire, d’une adhésion directe de l’entreprise à l’économie sociale (au Ceges et/ou Cres(s)[1] par exemple), en complémentarité avec leur adhésion aux fédérations statutaires ou sectorielles. Cela permettrait de fluidifier la démarche institutionnelle et de davantage faire vivre une dynamique de « mouvement d’entreprises ».

Dans cette perspective, la question de la caractérisation d’une entreprise de l’économie sociale peut trouver une réponse à la fois souple et précise : les entreprises qui relèvent de l’économie sociale seraient celles qui se reconnaissent et adhèrent au projet (à co-construire avec elles) et démontrent que leurs pratiques sont conformes à ce projet. Il serait utile à ce titre d’établir un faisceau de critères pour caractériser ces pratiques (projet économique, utilité sociale, gouvernance démocratique, gestion éthique…) et de se doter d’outils permettant de les évaluer (exemple du Bilan sociétal).

Ces entreprises seraient majoritairement des coopératives, des mutuelles, des associations ou des fondations mais pas systématiquement. Et toutes les mutuelles, coopératives, associations ou fondations ne relèveraient pas de l’économie sociale. Au global, le poids économique et social de l’économie sociale serait probablement plus limité qu’aujourd’hui (du moins en théorie), mais l’économie sociale gagnerait alors considérablement en dynamique de mouvement. C’est fondamental, car si les mouvements coopératif, mutualiste et associatif existent bel et bien, celui de l’économie sociale reste à construire et affirmer.

Une telle approche constituerait aussi une évolution forte par rapport à l’existant, mais pas révolutionnaire : il n’y a pas besoin de faire table rase de l’existant. Au sein du Ceges par exemple, cela pourrait se concrétiser par la création d’un nouveau collège « entreprises » qui permettrait aux entreprises volontaires d’adhérer directement - celles de l’économie sociale mais aussi par exemple les nombreuses TPE « classiques » qui ont voté pour les listes d’économie sociale aux dernières élections prud’hommales. Le Ceges pourrait garder une structuration par famille mais celle-ci ne serait alors plus exclusive.

*

Beaucoup, au sein de l’économie sociale, déplorent que les grands médias - qui reconnaissent de plus en plus les initiatives d’économie sociale de manière individuelle - continuent d’ignorer très largement sa dimension globale de mouvement (social). Mais comment attendre des médias qu’ils le fassent si l’économie sociale et ses acteurs n’en sont pas encore capables ?

Mieux connaître les entreprises qui se reconnaissent dans l’idée d’économie sociale, se nourrir de leur vision et expériences pour refonder le projet politique, créer des mécanismes permettant leur adhésion directe à un mouvement, revisiter l’institution pour la mettre réellement au service de cette dynamique : autant d’axes de travail primordiaux pour faire vraiment mouvement ; et pour sortir du statu quo actuel mortifère qui empêche l’économie sociale d’apporter sa pierre à la construction du « monde nouveau » d’après-crise que nombre de citoyens attendent…



[1] Ceges : Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. www.ceges.org ; Cres(s) : chambres régionales de l’économie sociale (et solidaire) : www.cncres.org

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires - Communauté : Economie solidaire
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Samedi 28 mars 2009

Un article en forme de coup de gueule...

Trop souvent, les militants politiques et économiques de la "transformation sociale", du "changer la vie", d’un « autre monde possible », etc. se définissent d’abord contre quelqu’un ou contre une idée, plutôt que pour un projet et les modalités de sa mise en œuvre. S’opposer à une idée ou à une personne devient une fin en soi, LA finalité, le cœur de l’identité militante. Militer « pour » n’est plus qu’une option ou un engagement périphérique.

Je crois à l’inverse qu’« être contre » est un moyen et qu’« être pour » est une finalité.

Je lutte contre la financiarisation de l’économie mais cette lutte est un moyen au service de la finalité d’une économie saine, équitable et soutenable.

Je lutte contre une performance entrepreneuriale strictement économique et financière, mais c’est un moyen au service de la finalité d’un entrepreneuriat responsable et solidaire.

Je lutte contre l’arbitraire actionnarial, mais c’est un moyen au service de la finalité d’une démocratie d’entreprise et d’une gouvernance qui associe les autres parties prenantes.

Dis-moi qui tu hais, je te dirais qui tu es... Je suis fatigué de cette attitude qui se détermine par ses ennemis plutôt que ses alliés, par son rejet plutôt que son projet, par ses critiques plutôt que ses propositions.

Elle amène à diaboliser, caricaturer et rejeter tous ceux qui ne sont pas exactement en accord avec ses propres convictions, à considérer comme un adversaire, un traître ou un agent du Mal toute personne qui n’est pas en total accord avec soi, notamment avec les cibles à abattre… Tu es avec moi ou contre moi. Bush ne s’est pas comporté autrement…

Mais à rejeter ceux qui ne sont pas à 100 % du même avis que nous, on reste aussi entre soi et n’a même plus besoin d’argumenter, de convaincre ou de douter. Or, l’intelligence politique est un muscle : pour être performant, il doit être entretenu et soumis à l’effort, à la contradiction, à l’adversité et au débat. Sinon, les arguments s’émoussent, se simplifient, perdent de leur acuité et de leur force, ils peinent ensuite à se faire comprendre et à convaincre à l’extérieur de sa Chapelle… c’est-à-dire auprès la majorité des gens !

*

Derrière cela, il y a également la quête illusoire de la pureté. Quand vous êtes 100 % contre, vous pouvez être 100 % pur. Quand vous êtes pour quelque chose et que vous voulez la faire advenir, vous devez vous mouiller, essayer de bâtir, d'agir vraiment sur le réel, de faire des compromis. La destruction est toujours plus pure que la construction, forcément partielle et imparfaite.

D'ailleurs, quand vous lisez les essais écrits par des auteurs « purs », 95 % du contenu tourne autour de « le capitalisme c’est mal et ça fait mal » et 5 % autour des moyens constructifs et opérationnels pour en sortir. Inversons la donne !

Car, si l’opposition et la dénonciation de ce qui dysfonctionne sont évidemment nécessaires, elles demeurent largement insuffisantes : on ne peut pas supprimer ce qu’on ne peut pas remplacer. Rien ne sert de dénoncer ce qui va mal si ne sont pas proposées en même temps des propositions et solutions alternatives efficaces et crédibles.

Pour beaucoup de gens, la conviction dominante se résume en effet à : « le monde est tel qu’il est, il est peut être injuste, dur et violent, mais il n’y en a pas d’autres ; et les autres voies qui ont été essayées ont été pires »… Le fameux TINA (« there are no alternatives ») de Thatcher est, quoi qu’on en dise, toujours vivace !

Les critiques et les analyses des dérives du système et des pouvoirs en place ne suffiront pas à les faire changer d’avis, à combattre le sentiment d’impuissance qui les étreint, à les mettre en mouvement pour changer la donne.

Il y a besoin de se placer résolument dans une optique de construction et de proposition de solutions qui tirent vers le haut, réveillent l’espoir, ouvrent des perspectives concrètes d’action et de changement, « ici et maintenant », stimulent le désir de se mobiliser et de s’engager. Il faut donner à voir des expériences alternatives efficaces, des réponses concrètes, des engagements bâtisseurs, des résistances constructives.

C’est d’ailleurs ce qui rend particulièrement intéressantes et pertinentes les expériences d’économie sociale et solidaire et la mobilisation des centaines de milliers de bénévoles, salariés et entrepreneurs qui les font vivre.

Des approches de ce type manque aujourd’hui dans le paysage des mouvements politiques de transformation sociale, essentiellement focalisés sur de l’analyse critique, de la dénonciation, du combat « contre ».

Si leurs travaux sur le diagnostic de la situation (montrer que cela va mal), sont nombreux et approfondis, leurs contributions constructives, leurs propositions de mesures concrètes et précises que pourraient prendre le pouvoir politique (quel qu’il soit) sont plus rares et moins travaillées. L’incantation, l’abstraction et la « méthode Coué » leur sont souvent préférées (elles sont plus confortables et évitent de prendre le risque de « l’impureté »…). Avec comme conséquence un déficit important de crédibilité aux yeux du plus grand nombre.

Qui plus est, ces mouvements semblent même s’y complaire, et en tirer une certaine légitimité, comme si critiquer était « pur » mais tenter et approfondir des expériences et propositions constructives impliquait nécessairement de se compromettre…

*

Enfin, je veux souligner que ce n’est pas une question de réformisme bon teint contre une radicalité utopique… Comme il y a un bon et un mauvais cholestérol, il y a une bonne et une mauvaise radicalité (idem pour le réformisme) ! La bonne radicalité est celle, au sens premier du terme, qui s'attaque à la racine des problèmes plutôt qu’aux symptômes. Une radicalité stricte sur les objectifs mais souple et pragmatique dans les moyens. Une radicalité qui ne se réfugie pas dans l'incantation confortable, l'opposition permanente ou l'invocation de principes aussi beaux qu'inappliqués. Une radicalité qui ne combat pas a priori tout ce qui est dit, proposé et fait par d'autres, fussent-ils des adversaires politiques. Une radicalité qui se réclame d'une culture du concret, de l'efficacité et du résultat.

La mauvaise radicalité est celle des chiffons rouges, celle des taureaux dans l'arène, celle qui se construit d’abord de manière globalisante contre des idées et des personnes, contre des groupes sociaux ou des concepts. Contre les patrons. Contre la finance. Contre l’économie de marché. Contre l’individu. Contre Sarkozy. Mais ça veut dire quoi concrètement ? Et que fait-on de ces rejets ? Où est le projet ?

*

La crise offre un boulevard pour proposer concrètement un autre projet de société et convaincre une majorité qu'il y a une autre façon de produire, de consommer, d'épargner, d'investir, de travailler ; une autre façon de vivre le rapport à la planète (sobriété, écologie), à l’Autre (convivialité, participation) et à soi (intériorité, spiritualité). 

Au lieu de se contenter de jeter des anathèmes, de dénoncer untel ou untel, de défendre une pureté d’engagement improbable, plongeons donc les mains dans le cambouis, projetons nous dans une vision positive et constructive de la résistance.

Aujourd'hui, le diagnostic des défis sociaux, écologiques et démocratiques à relever est largement partagé. Il est urgent d’agir en s’appuyant sur ce contexte favorable.

Dès lors, il y a davantage besoin de briques pour construire que de fusils pour abattre...

Faites votre choix !

Par LFE - Publié dans : Développer la citoyenneté économique - Communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Lundi 9 mars 2009

Pour ou contre la croissance du PIB ? Le débat sur le développement et le progrès économiques ne devrait pas tourner autour de cette question aussi polémique que stérile, et dominée par la Posture : si vous acceptez que l’idée que le PIB augmente, vous êtes un méchant productiviste ; si vous êtes contre, vous voulez le retour à l’âge de pierre. C’est le niveau zéro de l’échange et de l’intelligence…

Se donner comme objectif de faire décroître le PIB me semble aussi erroné que celui qui consiste à vouloir le faire augmenter. Car c’est prendre le problème par le mauvais bout. Non pas qu’il ne faille pas développer l’activité et l’emploi, ne serait-ce que pour permettre de redistribuer ensuite ou de comber des déficits publics déjà abyssaux. Mais à trop se focaliser sur ce seul paramètre et à le considérer comme une finalité, LA finalité, on abandonne l’essentiel.

Ces trente dernières années, la croissance du PIB s’est concrétisée par l’explosion du « beaucoup avoir » d’une minorité et la relative stagnation d’une majorité. Sur la période 1998-2005, par exemple, les 0,01% des foyers français les plus riches ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % contre 4.6 % pour les 90 % des foyers les moins riches. Autre illustration : 50 % du surcroît de richesses créées aux États-Unis entre 1983 et 1998 a bénéficié au 1 % des ménages les plus aisés, et 90 % de cette même richesse aux 20 % des ménages déjà les plus favorisés (parmi les plus aisés)[1].

Et des enquêtes ont montré que malgré l’accroissement considérable du PIB américain depuis l’après-guerre, les américains ne sentent pas plus heureux aujourd’hui qu’avant (Easterlin).

Il y a un effet de seuil de revenu, au-delà duquel l’accroissement marginal du bien-être diminue. Cela renvoie à une idée assez intuitive selon laquelle quand on est à l’abri du besoin matériel, ce qui fait durablement notre bonheur n’est pas d’avoir une voiture ou un écran plat en plus, mais se joue plutôt ailleurs, notamment dans la qualité et l’intensité des relations avec les autres (amicales, amoureuses, familiales, sociales, professionnelles…).

Pour autant, la politique ne doit pas avoir pour objectif de poursuivre le bonheur, donnée éminemment subjective et personnelle. Une telle politique tendrait lentement mais sûrement vers une sorte de totalitarisme du Bonheur.

Mais entre la recherche de la croissance aveugle de biens et l’utopie d’un bonheur décrété, il y a de la place pour une politique publique qui ait pour priorité l’augmentation de la qualité de vie de tous.

La qualité de vie n’est pas la recherche du bonheur. S’il n’y pas de définition unique de la qualité de vie, cette notion renvoie à celle d’un bien-être individuel et collectif qui peut s’objectiver à travers un faisceau d’indices et de critères : avoir un revenu permettant de vivre décemment, vivre dans un environnement non pollué et paisible, avoir des perspectives d’évolution sociale et professionnelle, disposer d’une offre de services publics accessibles et de qualité (soins, éducation, petite enfance, culture …), pouvoir nouer des relations conviviales avec les autres, pouvoir participer pleinement à la vie de la Cité, etc.

La très sérieuse Commission Stiglitz/Sen/Fitoussi (qui rendra son rapport au printemps) en a d’ailleurs fait un de ses trois axes de travail. L’objectif de ses travaux « n’est pas de trouver un accord sur la définition du terme « qualité de vie », mais d’identifier les domaines dans lesquels des mesures crédibles, fondées sur des conventions et des définitions claires, pourraient être établies (…) L’un des objectifs sera de définir un ensemble d’indicateurs permettant la mise en oeuvre des éléments et des déterminants de la qualité de vie[2]. »

Cette idée de la "qualité de vie" est également au coeur de la fameuse « politique de civilisation » d’Edgar Morin : « Le but de la politique de civilisation est la qualité de vie, dont la manifestation est le bien-vivre, et non le seul bien-être, lequel, réduit à ses conditions matérielles, produit du mal-être[3]. »

Plutôt que de viser à augmenter la quantité de biens de quelques uns (en visant la croissance du PIB à tout prix), la politique économique devrait ainsi plutôt cibler la croissance de la qualité de vie de tous… Ce qui contribuera peut-être à faire croître le PIB, mais un PIB alors riche en services relationnels, en emplois de proximité et de qualité, écologiquement plus sobres et socialement plus responsables, en production plus soutenable et équitable, en économie sociale et solidaire.  La croissance du PIB serait alors la conséquence et non le but La nuance est de taille !

Pour y parvenir, il importe notamment d’investir massivement sur les services d’intérêt général (éducation, santé, petite enfance, culture, sport, justice…) qui, centrés sur l’épanouissement des hommes, de tous les hommes, permettent une amélioration de la qualité de vie individuelle et collective.

La puissance publique doit changer de regard sur ces services, en ne les considérant plus comme un coût qu'il convient de minimiser mais comme un investissement socialement, écologiquement et même économiquement rentable pour la collectivité, à moyen et long terme. Les plans de relance comme la comptabilité publique gagneraient ainsi à intégrer un véritable volet « investissement d’intérêt général ».

Plus que jamais la politique économique a besoin d’un cap. La croissance du PIB ne peut plus être celui-là. Elle gagnerait à se concentrer désormais sur la croissance de la qualité de vie. 




[1] Sources : Les hauts revenus en France (1998-2006) : Une explosion des inégalités ? Camille Landais, Paris School of Economics, Juin 2007 / Travaux de l’économiste américain Edward Wolff (qui parle « d’un retour à Marie-Antoinette »), cités par Jean-Paul Fitoussi dans La démocratie et le marché, Grasset, 2004.

[2] Commission Stiglitz/Sen/Fitoussi sur la mesure des performances économiques et du progrès social, Note problématique, juillet 08. En première approche, la Commission distingue d’une part des composantes de la qualité de la vie : expériences hédoniques (sentiments positifs et négatifs), jugements d’évaluation (à l’égard de la vie dans son ensemble et de ses principales composantes), « capabilités » (santé, compétences, autres). Et d’autre part, des déterminants de la qualité de vie : activités personnelles (par ex., loisirs, trajets domicile-lieu de travail, temps de travail), sécurité personnelle (par ex., victimisation, peur de la criminalité, conflits, guerres), environnement social (par ex., liens sociaux, confiance, garantie d’une assistance en cas de besoin), environnement institutionnel (par ex., libertés, participation à l’action politique, fonctionnement du système judiciaire), environnement naturel (par ex., exposition au bruit, pollution, accès à des espaces publics).

[3] La politique de civilisation, Edgar Morin, Seuil, 2008 (réédition)

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Dimanche 22 février 2009

Révoltes de la jeunesse en Grèce, grèves et révoltes populaires en Guadeloupe, manifestations monstres en France et en Irlande, mouvement contre la main d’œuvre étrangère en Angleterre, montée des extrêmes politiques, crises financière, économique et sociale internationales, etc. D’aucuns disent que nous sommes entrés ces derniers mois dans une période « pré-révolutionnaire ». En fait, nous n’en savons rien, les révolutions sont toujours imprévisibles et naissent là où on ne les attend pas. Nul ne peut vraiment savoir ce qui se passera dans les prochains mois.

Je suis convaincu pour ma part que la « bonne » révolution, si on peut dire, se fera avec les entreprises, pas contre elles. Vu le rôle central qu’elles occupent aujourd’hui, pas de changement profond dans la société, sans changement profond dans l’entreprise et inversement.

Ce qui est paradoxal, c’est qu’avec la crise financière, les politiques et les médias mettent en avant depuis des mois la nécessité de refonder le système financier international et d’instaurer de nouvelles régulations macroéconomiques (G20, nouveau Bretton Woods, etc.). C’est une bonne chose, mais en revanche, on parle très peu de refonder l’entreprise, de nouvelles régulations dans l’entreprise elle-même. Or, les deux sont liés : pas de finance raisonnée et durable sans entreprises responsables. Et inversement, pas d'essor d'entreprises responsables sans finance patiente. Les deux combats vont de pair, il faut les mener ensemble.

Des acteurs pluriels, une vision commune

L’incandescence doit donc être portée dans l’entreprise. Même si la température globale reste tiède, beaucoup d’acteurs et d’initiatives s’attachent déjà à faire brûler la flamme du changement dans l’entreprise.

L’économie sociale et solidaire, l’entrepreneuriat social, le commerce équitable, l’épargne solidaire, l’investissement socialement responsable, la responsabilité sociale d’entreprise… sont plus que des jolis mots, ce sont autant de réalités qui y travaillent, obtiennent des résultats concrets et impliquent une pluralité d’acteurs : les entrepreneurs, mais aussi les salariés et les syndicats, les consommateurs, les ONG, les financiers, les élus des collectivités, etc.

Ce foisonnement d’acteurs et d’initiatives converge progressivement et implicitement vers une plate-forme partagée d’idées fortes et simples sur l’entreprise, qui je crois, ne demande qu’à s’affirmer et se formaliser. En voici deux qui me paraissent centrales.

i) Comment se prennent les décisions dans l’entreprise ? La prise de décision ne peut plus résulter uniquement de l’arbitraire de l’actionnaire, mais doit associer les autres parties prenantes, au premier rang desquels les salariés.

Un cas intéressant est celui des Scop, sociétés coopératives de production (Scop), comme Chèque Déjeuner, où ceux qui décident sont ceux qui travaillent, pas des actionnaires financiers strictement focalisés sur la rentabilité. Les Scop sont des entreprises qui appartiennent majoritairement aux salariés qui décident ensemble des grandes décisions, selon le principe « un homme - une voix » : choix des dirigeants, orientations stratégiques, affectation des résultats. Et ça marche, un cercle vertueux s’enclenche dans l’entreprise, les salariés sont plus motivés, plus impliqués et donc plus productifs, ayant le sentiment de réellement récolter le fruit de leur travail. Les Scop sont en plein développement (près de 2000 en France) et créent chaque année en moyenne 1000 emplois.

ii) Comment se mesure la performance de l’entreprise ? La performance de l’entreprise ne peut plus être strictement économique, mais doit être aussi sociale et écologique et mesurée comme telle.

Illustration avec les entreprises d’insertion, comme Envie, qui créent elles de l’activité économique pour donner de l’emploi à des personnes en situation d’exclusion et les accompagner dans leur parcours d’insertion sociale et professionnelle. Elles partent de l’idée que « personne n’est inemployable ». Ces entreprises réussissent quand elles ont bien sûr un modèle économique qui tourne, qu’elles gagnent plus d’argent qu’elles n’en dépensent ; mais elles réussissent aussi quand elles parviennent à insérer durablement des personnes sur le marché du travail. Leur performance est double, économique et sociale.

Même si ces idées sont encore minoritaires en terme de traductions concrètes dans le monde économique, je fais le pari que dans 15 ans, les entreprises, toutes les entreprises rendront compte, plus uniquement à leurs actionnaires mais aussi à leurs parties prenantes. Je fais le pari aussi qu’elles rendront compte non seulement de leur création de richesses économiques (CA, rentabilité…) mais aussi de leur utilité sociale, de leur bilan carbone et de l’empreinte écologique. Que tout cela sera une banalité, une norme sociale. En tout cas, je l’espère !

Construire des passerelles plutôt que des murs

Pour y parvenir, il y a urgence non pas à bâtir des forteresses autour de chaque catégorie d’acteurs (entrepreneurs, syndicats, ONG, mouvements de consommateurs, financiers, élus…) ou visions (économie sociale et solidaire, responsabilité sociale de l’entreprise…) mais à construire des passerelles entre elles.

Je suis frappé, de voir que dans ces différents milieux traditionnellement cloisonnés, on trouve des personnes nombreuses (notamment au sein des nouvelles générations) qui pensent à peu près la même chose sur les nécessaires (r)évolutions de l’entreprise. Rupture essentielle en cours, les clivages les plus structurants me semblent être de moins en moins aujourd’hui entre catégories d’acteurs (par exemple salariés contre patronat) qu’au sein même de chaque catégorie d’acteur...

Toutes ces personnes qui partagent la même vision de l’entreprise ont vocation à faire alliance, à faire mouvement social, pour créer un rapport de force et peser dans le débat public, débat public qui pour le moment les ignore largement…

Ce qui implique une capacité à dépasser sa propre chapelle, à sortir de l’entre-soi, à comprendre comme le disait joliment Monseigneur Claverie, évêque d’Oran assassiné par les terroristes en Algérie en 1996, que « l’Autre est porteur d’une part de vérité qui me manque ».

Traquons donc le mensonge, les dérives, le Mal chez l’Autre, ça on sait tous faire, mais surtout, cherchons aussi avec la même ardeur, la même intensité, sa part de vérité. C’est peut-être cela le début de la révolution en France, cette capacité à faire le pari de l’Autre, dans un pays où règne trop souvent la Défiance et la Posture, deux maladies endémiques de la politique française…

Résister c’est coopérer, coopérer c’est résister

De ce point de vue, cette révolution dans l’entreprise est autant une révolution de résistance que de coopération. Bien sûr, il ne s’agit pas d’être angélique, de croire que « tout-le-monde-il-est-gentil »… Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours, il faut continuer à résister contre ce qui va mal dans l’entreprise, et notamment ce qui est du aux dérives du capitalisme financier.

Mais il faut aussi, chercher à coopérer, à construire des alliances avec ceux, différents, qui veulent aller dans le même sens et partagent les objectifs. Personne n’arrivera à relever seul les énormes défis actuels, d’autant plus qu’il reste 15 à 20 ans, selon les experts sérieux, pour changer véritablement de cap, avant un déluge de catastrophes à côté desquelles la crise financière actuelle n’est qu’un épiphénomène… Pour inventer l’entreprise d’après, nous avons besoin de faire coopérer société civile, puissance publique et entrepreneurs.

Pendant la 2nd guerre mondiale, les Résistants luttaient avec force contre le fascisme mais travaillaient aussi en même temps, avec la même force, à l’élaboration du Programme du CNR (Programme du Conseil National de la Résistance, adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944), qui a fondé la reconstruction de la France d’après-guerre. Résister c’est Coopérer, Coopérer c’est Résister.

Alors, à quand un nouveau « Programme de Résistance », qui transcenderait les clivages classiques, rassemblerait les énergies de tous les acteurs, puissance publique, entreprises, société civile souhaitant véritablement transformer l’entreprise et plus largement l’économie, dans un sens humaniste et respectueux de la Planète ? On peut toujours rêver…

En tout cas, fait hautement symbolique, à l’occasion de la commémoration du 60ème anniversaire du PCNR en 2004, des grandes figures de la Résistance avaient lancé un appel explicite à l’élaboration et à la mise en œuvre d’un tel programme[1]On doit toujours rêver !

 

Article qui prolonge une intervention effectuée lors de la soirée-débat « Demain, La Révolution ? », le 9 février dernier, au théâtre du Rond Point (Paris), dans le cadre du Forum d’Action Modernités.


[1] Les vétérans de la Résistance signataires de l’Appel sont : Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey. Le texte de l’Appel est disponible à l’adresse suivante : http://www.france.attac.org/IMG/pdf/appelpcnr.pdf.

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Samedi 7 février 2009

Voici le dernier article d’une série sur l’économie sociale et solidaire (j’y reviendrai dans quelque temps).

Le développement de l’économie sociale et solidaire (ESS) dépend directement du comportement, stratégie et discours de ses acteurs, mais aussi de l’évolution de son environnement externe, en France, en Europe et au niveau international. L'ESS n'est pas une île lointaine dont l'avenir serait déconnecté des évolutions du "reste" de l'économie et de la société... 

On peut voir, en première approche, 7 facteurs structurants « exogènes » qui peuvent avoir un effet positif ou négatif important, sur le développement de l’ESS :

1) Evolution du système financier mondial (cf. par exemple projet de nouveau Bretton Woods, réunion du G20 en avril…) : va-t-on vers une finance « patiente », au service du développement long terme et responsable des entreprises, une finance qui en finit avec le dogme des 15 % (min) de ROE exigé, à l’origine de tant de déséquilibres économiques, sociaux et écologiques ?

Ou alors, va-t-on vers un simple replâtrage du système, aménagé à la périphérie sans remise en cause de ses fondamentaux, qui - les mêmes causes produisant les mêmes effets - limitera le développement d’entreprises véritablement responsables (dont celles de l’ESS) et provoquera une crise similaire à l’actuelle dans 10 ou 20 ans ?

2) Evolution des politiques publiques européennes et nationales en faveur des services d’intérêt général (cf. par exemple discussions autour des SSIG / SIEG) : va-t-on vers une reconnaissance de la spécificité de ces services et de leur mode de délivrance, soit directement par la puissance publique, soit par des initiatives économiques à but non lucratif ?

Ou vers une « marchandisation » généralisée des services d’intérêt général, au nom d’une concurrence « libre et non faussée », au profit des entreprises capitalistes, au détriment des personnes et territoires les moins solvables et les plus en difficulté ?

3) Evolution des politiques publiques européennes, nationales et locales en faveur des pratiques d’entreprise socialement et écologiquement responsables (cf. par exemple directive européenne et loi française sur la responsabilité environnementale des entreprises) : va-t-on vers des politiques publiques favorisant leur développement (accès privilégié aux marchés publics, avantages fiscaux, label, promotion…) ? Ou vers le maintien de politiques publiques d’aide aux entreprises peu ou pas différenciées (par rapport à la réalité de leurs pratiques responsables) ?

4) Evolution des collectivités territoriales, de leur rôle et de leur financement (cf. par exemple réforme prévue en France en 2009) : va-t-on vers un renforcement harmonieux de leur rôle en faveur du développement durable des territoires, en complémentarité avec les niveaux nationaux et européens ? Ou vers des collectivités « rationalisées », aux budgets limités et fragiles et en concurrence frontale, se concentrant sur le court terme et le solvable ?

5) Evolution des indicateurs de mesure de la richesse, utilisés pour mesurer la prospérité et la performance, au niveau de la Nation, de l’entreprise et du territoire (cf. par exemple la question du PIB, commission Stiglitz/Sen, l’action du FAIR…) : va-t-on vers de nouveaux indicateurs de richesse, intégrant les dimensions économiques, sociales et environnementales ? Ou vers le maintien d’une primauté des indicateurs économiques et financiers, complétés à la marge par des indicateurs extra-financiers ?

6) Evolution des pratiques démocratiques (cf. par exemple les débats de l’élection présidentielle française 2007) : va-t-on vers un développement de la démocratie participative, impliquant davantage les citoyens dans les décisions et politiques publiques locales, nationales et européennes ? Ou, dans un contexte d’incertitude et de fragilisation des repères traditionnels, vers un renforcement de la démocratie représentative, pour un pouvoir exécutif fort ?

7) Evolution des mentalités (cf. par exemple de la dernière élection présidentielle américaine) : va-t-on vers une prise de conscience généralisée de la nécessité d’adopter des comportements plus solidaires, plus ouverts, plus sobres, plus coopératifs ? Ou vers l’exacerbation du chacun pour soi, du repli identitaire, de la concurrence effrénée ?

Ce n’est bien sûr pas une liste exhaustive. Elle est à compléter. Pour chaque item, on voit bien les conséquences positives ou négatives sur l’ESS que peuvent entraîner chacune des options. Et pour chaque item, les jeux sont encore relativement ouverts.

Dès lors, quel rôle l’ESS peut-elle jouer pour favoriser telle ou telle évolution ? Comment peut-elle peser ? Cela renvoie à l’action institutionnelle, médiatique et politique de l’ESS.

Cela renvoie aussi à son rôle dans la défense de « causes » qui la concernent mais la dépassent largement (système financier, production de l’intérêt général, responsabilité sociale et environnementale, mesure de la richesse, décentralisation, démocratie…). Saura-t-elle se saisir de ces enjeux ?

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires - Communauté : Economie solidaire
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Samedi 24 janvier 2009

Les 5ème Assises nationales du développement durable viennent de se tenir à Lyon. L’occasion de souligner que les deux mouvements de l’économie sociale et solidaire et du développement durable, s’ils ont deux histoires et cultures différentes et distinctes, convergent dans leurs objectifs et leurs actions.

De plus en plus d’élus, d’entrepreneurs et de militants de l’économie sociale et solidaire se réclament d’ailleurs du développement durable, au sens véritable du terme, c'est-à-dire d’un développement qui « réponde aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

De fait, les approches du développement durable et de l’économie sociale et solidaire se rejoignent concrètement sur de nombreux points :

à dans la recherche commune d’une performance qui ne soit pas strictement économique : « performance triple » pour le développement durable et « évaluation de l’utilité sociale » pour l’économie sociale et solidaire.  

à dans le souci commun d’une gouvernance qui ne soit pas centrée sur les actionnaires : association des parties prenantes pour le développement durable, « 1 personne - 1 voix » pour l’économie sociale et solidaire.  

à dans le souci partagé des plus démunis : le rapport Brundtland, fondateur du développement durable, insiste sur « les besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité » ; l’économie sociale et solidaire est très active dans la lutte contre les exclusions.

à dans des politiques territoriales responsables : « Agendas 21 » locaux pour le développement durable, politiques territoriales en faveur de l’économie sociale et solidaire (notamment au niveau des Régions).  

à dans des filières d’activités liées au développement durable surlesquelles l’économie sociale et solidaire est pionnière ou se développe : commerce équitable, agriculture biologique, énergies renouvelables, éco-construction, « transports doux », DEEE, recyclage, tourisme solidaire, logiciels libres, etc. 

à dans une commande publique responsable qui intègre de plus en plus de causes sociales et écologiques et favorise ainsi des entreprises de l’économie sociale et solidaire (notamment dans le champ de l’insertion par l’activité économique.

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Or, le développement durable dans le champ économique se limite trop souvent, aux yeux de l’opinion publique comme des chefs d’entreprises classiques, à « concilier performance économique et respect de l’environnement », oubliant le pilier « social » et la nécessité d’une gouvernance plus démocratique.

L’économie sociale et solidaire a donc une parole légitime et utile à porter, pour affirmer un sens plus fort, plus profond et plus exigeant du développement durable, pour en faire un véritable outil de transformation sociale, plutôt qu'un simple instrument de communication et de légitimation du capitalisme.

Pour autant, les entreprises de l’économie sociale et solidaire ne doivent pas considérer qu’elles sont pas « durables » par nature.

Par exemple, la diversité de leurs salariés, la réduction de leur empreinte écologique, la mesure de leur bilan carbone, le recours aux énergies renouvelables, l’ouverture de la gouvernance à toutes les parties prenantes, etc. sont autant d’axes de progrès qui permettront à l’économie sociale et solidaire de s’imposer comme acteur majeur d’une économie véritablement respectueuse des impératifs du développement durable.

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Mercredi 7 janvier 2009

Et si 2009 était l’année de l’économie sociale et solidaire (ESS), et plus largement d’un changement de cap de l’économie ?

Depuis une dizaine d’années, l’ESS a beaucoup progressé et franchi un véritable palier : développement et structuration des CRESS, du CEGES, croissance quantitative du nombre d’entreprises ESS, apparition de nouveaux acteurs et nouveaux dispositifs d’appui à la création et au développement d’entreprises ESS, essor des politiques territoriales en faveur de l’ESS (notamment des Régions), création du statut de la Scic, développement de l’épargne solidaire, du commerce équitable, de l’agriculture biologique, multiplication des publications, des évènements, etc.

Bien sûr, tout cela est imparfait, fragile, mais une véritable dynamique s’est enclenchée. Ces derniers mois, les signaux se sont multipliés et accélérés : forte progression des employeurs de l’économie sociale aux élections prud’homales (19 %, + 9 % par rapport à 2002, l’économie sociale est même majoritaire dans des villes comme Lille) ; 700 manifestations territoriales lors du 1er mois national de l’ESS en novembre 2008 ; 12 000 visiteurs lors du 3ème Salon de l’emploi dans l’ESS en novembre 2008 ; etc. 

Pour autant, un point faible majeur demeure, véritable « maillon faible » de l’ESS : la capacité à investir, influer et peser sur le débat public et politique (les difficultés actuelles de la DIIESES en témoignent). Si à bien des égards, l’ESS est un géant économique et social[1], elle demeure en effet un « nain politique ». De nombreuses raisons expliquent cela (j’en ai abordé quelques unes dans un article précédent).

Les efforts de l’ESS gagneraient à se focaliser sur ce point, qui est décisif pour parvenir à changer d’échelle. D’autant plus que l’année 2009 offre de nombreuses « opportunités » de prise de parole et de propositions plitiques, à un moment, où dominent incertitudes, angoisses, et perte de repères.

Voici par exemple quelques sujets qui seront d’actualité au 1er semestre 2009, sur lesquels l’ESS pourrait intervenir et prendre position.  

1) La crise économique d’abord, avec la multiplication des plans sociaux et fermeture d’entreprises (l'Insee prévoit la perte de 214 000 emplois au 1er semestre 2009). Si certains sont inévitables, d’autres seront en fait motivés – sous couvert du prétexte officiel de la Crise - par le souci scandaleux de conserver à court terme une rentabilité maximale à deux chiffres, sous la pression des actionnaires et des marchés financiers...

L’ESS ne pourrait-elle pas prendre la parole pour dénoncer ces "licenciements boursiers" et montrer que des alternatives existent ? De nombreux exemples de Scop montrent qu’il est possible de développer des entreprises industrielles, en ayant une vision de long terme, privilégiant la création de richesses durables à la recherche de la rentabilité maximale. Sur les territoires, notamment ceux en difficulté, de nombreuses entreprises ESS jouent un rôle important dans le développement local (exemple du Groupe Archer dans la Drôme). Le probable nouveau plan de relance qui sera élaboré courant 2009 ne devrait-il pas intégrer un soutien affirmé aux entreprises sociales et solidaires ?

2) La crise financière qui a engendré la crise économique ensuite. Le 2 avril prochain, se tient la seconde réunion du G20 à Londres, après celle de Washington en novembre 2008. L’ESS pourrait porter la parole d’une finance patiente et raisonnée, en se basant par exemple sur l’expertise et l’expérience des banques coopératives (dont les quelques dérives, causées justement par la volonté de s’affranchir du cadre coopératif, ne doivent pas cacher la forêt de leurs bonnes pratiques).

3) La réforme des collectivités territoriales. Différents rapports sont attendus courant 1er semestre, notamment le rapport Balladur, commandé par Sarkozy et prévu pour fin février. Si la nécessité d’une réforme du « mille-feuille » des collectivités est peu contestée, les orientations à donner à cette réforme font débat. Au-delà d’une prévention du risque de diminution des budgets ESS, pour cause de « rationalisation » des collectivités locales, les élus ESS des collectivités (de tous niveaux) ne pourraient-ils pas exprimer, à partir de leurs expériences, des propositions communes sur cette réforme des territoires ?

4) La transposition de la directive européenne des services (et la question des SSIG, Services sociaux d’intérêt général), à mener par la France avant fin 2009 (dans la lignée du rapport Michel). Le Collectif SSIG-Fr mène une action pertinente sur cet enjeu fondamental (mais très technique) qui concerne tous les citoyens. Elle pourrait être amplifiée et reprise par l’ensemble des acteurs de l’ESS (pourquoi pas une pétition ?).

5) Les lois « Grenelle de l’environnement » 2 et 3. Les décisions prises lors de ce Grenelle se déclinent en trois lois. La loi Grenelle 1, dite "d'orientation et de programmation du Grenelle Environnement",  se veut une traduction des engagements pris lors du Grenelle en octobre 2007. Sa mise en œuvre est déclinée par 2 lois d'application, les lois Grenelle 2 et 3, plus techniques et plus détaillées. La loi Grenelle 1 reste à adopter par le Sénat. La loi 2 est prévue normalement pour le 1er semestre.

Le texte de loi Grenelle 1 comporte un volet « gouvernance des entreprises » dont voici quelques orientations : « Construire une nouvelle économie conciliant protection de l’environnement, progrès social et croissance économique exige de nouvelles formes de gouvernance, favorisant la mobilisation de la société par la médiation et la concertation. (…) L’État appuiera la création, pour les entreprises de toute taille, de labels attestant la qualité de leur gestion dans les domaines environnementaux et sociaux (…) La France proposera un cadre de travail au niveau communautaire pour l’établissement d’indicateurs sociaux et environnementaux permettant la comparaison entre les entreprises. »

L’ESS, pionnière dans les pratiques d’évaluation d’utilité sociale et des richesses extra-économiques, ne pourrait-elle formuler et promouvoir des propositions concrètes s’inspirant de ses pratiques, pour nourrir la mise en œuvre de ces orientations ? A noter aussi que la Commission Stiglitz/Sen « sur la mesure des performances économiques et du progrès social » rendra son rapport final et ses propositions fin avril 2009.

On pourrait facilement compléter cette liste, en étudiant l’agenda de l’Elysée, des deux chambres parlementaires (députés et sénateurs) ainsi que les évènements médiatiques qui rythmeront le premier semestre. Il serait aussi pertinent d’être proactif sur des sujets plus émergents, appelés à occuper la scène au second semestre 2009. Sur ces différents sujets, il est possible de construire une parole forte et pertinente de l’ESS.

Il est temps de mettre les moyens pour mener cette « bataille des idées », en direction des médias, des élus des collectivités, des ministres et du gouvernement, des parlementaires (députés et sénateurs), des think tanks, des partis, de la société civile organisée (syndicats, ONG, organisations de consommateurs…) et… du président de la république.

Les 5ème Assises du développement durable qui se tiendront les 19, 20 et 21 janvier 2009 à Lyon, ont pour slogan : « changeons de cap, changeons de repères, changeons d’échelle ». Un projet qui irait comme un gant à une ESS conquérante mais empathique, offensive mais ouverte, capable d’impulser une dynamique politique et de construire un front le plus large possible des acteurs d’un changement de cap de l’économie. Je ne peux souhaiter mieux à l’économie pour 2009 !



[1] 60% des dépôts bancaires se font dans les banques coopératives, 1 français sur 2 adhérent d’une mutuelle de santé, 30 millions de personnes sont couverts par une mutuelle de santé et de prévoyance, 16 millions de sociétaires dans les mutuelles d’assurance, 14 millions de français bénévoles dans une association, 90 % des établissements pour personnes handicapées sont gérés sur le mode associatif, 45 % des maisons de retraite sont gérés sur le mode associatif, 90 % des services à la personne sont gérés par une entreprise ESS, 3 français sur 10 acheteur régulier de produits équitables, 4 français sur 10 acheteur régulier des produits bio, CA agrégé des mutuelles et banques coopératives = 85 milliards d’euros, etc.

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Lundi 1 décembre 2008

Au-delà des actions concrètes et opérationnelles à mener pour développer les entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS), se pose la question de l’utopie sous-jacente. L’ESS a ceci de particulier qu’elle porte une vision de l’économie et de la société, une utopie au sens noble du terme.

Certains, au nom d’un « pragmatisme » qui ressemble plutôt à un renoncement, préfèrent la cacher, de peur d’inquiéter ou de nuire à leur développement et à leur bonne intégration. D’autres, au contraire, en font un usage immodéré (et parfois creux) oubliant que l’utopie a besoin, pour vivre, de modèles économiques solides et pérennes…

Dans l’ESS, utopie se conjugue au pluriel. Plusieurs utopies ont porté et continuent de porter l’ESS. Distinguons en trois :

L’utopie démocratique, utopie historique de l’économie sociale, celle des pionniers des coopérateurs de Rochdale et des sociétés de secours mutuels du XIXème siècle : la solidarité et la coopération entre hommes libres et égaux en droits économiques, comme meilleurs vecteurs d’émancipation individuelle et de progrès collectif.

Cette utopie, qui a porté le développement d’un mouvement coopératif et mutualiste important, s’est émoussée au fil du temps, lentement mais sûrement, à tel point qu’elle se réduit aujourd’hui souvent à la simple défense d’un « mode d’entreprendre spécifique » (bien loin de la « République coopérative » de Charles Gide...). Le projet de société, la vision politique se sont perdus en chemin. Elle s’est aussi heurtée à l’émergence d’une société à deux vitesses : comment parler d’entreprises partagées et démocratiques à des personnes qui sont exclues de tout (à commencer par l’emploi) ?

L’utopie inclusive, qui vise à ne laisser personne au bord de la route économique, est apparue dans les années 70, pour relever les défis de l’exclusion sociale générée par un marché débridé et aveugle, un Etat incapable de protéger les plus fragiles et une mondialisation libérale peu soucieuse des intérêts des petits producteurs du Sud.

Cette utopie qui a porté notamment le développement de l’IAE et du commerce équitable, est confrontée aujourd’hui aux risques de récupération ou d’institutionnalisation. Elle trouve aussi ses limites dans son incapacité opérationnelle à s’attaquer efficacement aux causes profondes de l’exclusion (règles mondiales du commerce inéquitables, financiarisation de l’économie …) qui nécessitent des solutions politiques, macroéconomiques et internationales (gouvernance mondiale).

Pour autant, ces deux utopies (démocratique et inclusive), sont plus que jamais actuelles, dans leur nécessité et leur utilité.

Une troisième utopie a émergé dans l’ESS pendant les années 90 et 2000, portée par une nouvelle génération d’élus, d’entrepreneurs et de militants : celle du développement durable, au sens véritable du terme, c'est-à-dire d’un développement qui « réponde aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

Vision qui implique de changer en profondeur le mode de développement économique, la manière de produire et de consommer, pour aller vers plus de sobriété (« décarboniser » la production, réduire l’empreinte écologique...), de créativité (innover dans un contexte de contraintes plus fortes, de ressources plus rares) et de solidarité (tryptique JB de Foucauld), à travers de nouveaux équilibres entre approches économique, sociale et écologique.

L’utopie du développement durable inclut les deux autres : en promouvant une gouvernance fondée sur le dialogue des parties prenantes, elle se rapproche de l’utopie démocratique ; dans son souci des plus démunis (le rapport Brundtland, fondateur du développement durable, insiste sur « les besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité »), elle rejoint l’utopie inclusive.

Mais cette troisième utopie a deux spécificités qui la distinguent nettement des deux autres.

D’une part, elle est portée aussi fortement par des acteurs situés hors de l’ESS et de plus en plus nombreux  (dans le champ économique, politique, civil).

D’autre part, elle vise à transformer, dans les 20 prochaines années, l’ensemble du système économique (en prenant acte de son interdépendance et de sa complexité), pas seulement à s’incarner, comme force de résistance, dans « un tiers secteur d’une économie plurielle » - tiers-secteur qui ne se préoccuperait pas des nécessaires mutations des économies capitalistes et publiques, mais chercherait seulement à réparer les dégâts sociaux et écologiques causés par leurs dysfonctionnements.

Pour l’ESS, cela change la perspective : le développement de l’ESS ne devient plus une fin en soi (à quoi sert d’avoir 10 ou 15 % du PIB si les 90 ou 85 % restant « brûlent » ?) mais bien un outil au service d’une transformation plus globale et radicale du système économique, bien au-delà des frontières l’ESS.

L’enjeu est alors moins de protéger un irréductible « village gaulois » ou de le faire reconnaître, mais bien de bouter hors de la Gaule les Romains productivistes… L’urgence devient moins de construire des murs pour édifier la forteresse ESS, que de jeter des ponts vers les autres forces de changement, qui partagent réellement cette utopie du développement durable, pour modifier, collectivement et en profondeur, le système économique global…

L’ESS en sera-t-elle capable ?

Par LFE - Publié dans : Développer les entreprises sociales et solidaires - Communauté : Economie solidaire
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