Idées et initiatives pour une économie et des entreprises responsables et équitables

Mercredi 14 mai 2008

C'est le titre du dernier livre de Muhammad Yunus, l'inventeur du micro-crédit et Prix Nobel de la Paix 2006.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet ouvrage riche et foisonnant, qui est à la fois un plaidoyer ambitieux et convaincant pour le développement des « social business », mais aussi une sorte de point d'étape d'une aventure collective exceptionnelle.

J'en propose ici une lecture personnelle, mettant en relief les éléments m'ayant plus particulièrement intéressé.

Pour un capitalisme multidimensionnel

M. Yunus est un ardent défenseur du capitalisme et du marché : il y voit une source de dynamisme, d'efficacité, de liberté, de créativité, d'innovation pouvant permettre aux pauvres de se réapproprier leur destin et de développer leur niveau de vie et celui de leurs familles.

Mais il est en même temps très lucide sur les conséquences sociales et écologiques du système économique actuel : aggravation des inégalités, périls écologiques (le Bangladesh est gravement menacé par la montée des eaux dûe au réchauffement climatique), exclusion sociale au Sud comme au Nord,...

Il se prononce donc assez classiquement pour un libéralisme régulé : « Pour moi, la mondialisation est comparable à une autoroute à cent voies parcourant le monde. Si cette autoroute est librement accessible à tous, ses voies seront monopolisées par les camions géants des économies les plus puissantes. Les pousse-pousse bangladais en seront éjectés. Afin que la mondialisation profite à tous, nous devons avoir un code de la route, une police de la circulation, et une autorité assurant la régulation du trafic sur cette autoroute mondiale. La loi du plus fort doit être remplacée par des règles qui préservent la place des plus pauvres. La mondialisation ne doit pas devenir un impérialisme financier. »

Il formule aussi une critique très intéressante de la logique actuelle de fonctionnement du capitalisme : « Le capitalisme a une vue étroite de la nature humaine : il suppose que les hommes sont des êtres unidimensionnels qui recherchent exclusivement la maximisation du profit. (...) La théorie du libre marché souffre d'une défaillance de conceptualisation, d'une incapacité à saisir l'essence même de l'humain. (...)

Notre théorie économique a créé un monde unidimensionnel peuplé par ceux qui se consacrent au jeu de la concurrence et pour qui la victoire ne se mesure qu'à l'aune du profit. Et comme cette théorie nous a convaincus que la recherche du profit constituait le meilleur moyen d'apporter le bonheur à l'espèce humaine, nous imitons avec enthousiasme la théorie en nous efforçant de nous transformer en êtres unidimensionnels. Et le monde d'aujourd'hui est si fasciné par le succès du capitalisme qu'il n'ose pas mettre en doute le système sous-jacent à la théorie économique. La réalité est néanmoins très différente de la théorie. Les individus ne sont pas des entités unidimensionnelles ; ils sont passionnément multidimensionnels. Leurs émotions, leurs croyances, leurs priorités, leurs motifs peuvent être comparés aux millions de nuances que sont susceptibles de produire les trois couleurs primaires. (...)

Le succès de la Grameen Bank s'est appuyé sur la volonté de reconnaître et d'honorer les motivations dépassant le cadre économique. Les être humains ne sont pas simplement des travailleurs, des consommateurs, ou même des entrepreneurs. Ce sont aussi des parents, des enfants, des amis, des voisins et des citoyens. Ils s'inquiètent pour leur famille. Ils se soucient de leur communauté. Ils se préoccupent beaucoup de leur réputation et de leurs relations avec les autres. Pour les banquiers classiques, ces questions humaines n'existent pas. Mais elles sont au cœur de ce qu'entreprend la Grameen Bank. »


Rappelons qu'à la base, M. Yunus est un professeur d'économie qui, dans les années 70, n'en pouvait plus d'enseigner d'élégantes théories économiques alors que la pauvreté et la famine ravageaient son pays...

La vision de Yunus de la pauvreté est aussi logiquement multidimensionnelle et ne se limite pas à une vision strictement économique. Pour définir la pauvreté, la Grameen Bank (GB) a établi une liste de 12 critères qui portent sur le niveau de revenu mais aussi sur les conditions de logement, d'alimentation, d'éducation ou de santé.

Ce qui l'amène à fortement remettre en cause la focalisation des programmes de développement sur l'accumulation des biens et la réussite matérielle : « L'essence du développement consiste à changer la qualité de vie de la moitié pauvre de la population. Et cette qualité de vie ne se résume pas à la taille du panier de consommation. Le développement doit comprendre la création d'un environnement propice à l'expression par les pauvres de leur potentiel de création. C'est plus important que n'importe quelle mesure du revenu ou de la consommation ».

Yunus dénonce également quelques autres « angles morts » de la théorie économique orthodoxe comme les hypothèses de rareté de la capacité d'entreprendre ou encore de non-différentiation entre hommes et femmes (les femmes jouent un rôle primordial dans la GB).

Ainsi, pour Yunus le capitalisme tel qu'il fonctionne aujourd'hui ne sait absolument pas répondre aux problèmes sociaux et écologiques actuels, et les instruments existants (pouvoirs publics, institutions internationales comme la Banque Mondiale, action caritative et humanitaire) sont utiles mais ont montré leurs limites.

Mais il ne jette pas le bébé capitaliste avec l'eau du bain des entreprises... Il propose au contraire d'utiliser les vertus du marché (efficacité, dynamisme, innovation, développement...) pour l'appliquer à la résolution des problèmes sociaux et écologiques persistants. C'est ce qu'il appelle les « social business ».

Les social-business

M. Yunus définit les « social business » (SB) comme des entreprises ayant des objectifs sociaux ou écologiques. Il en distingue deux types :

Celles qui appartiennent à des investisseurs ou propriétaires, mais à qui elles ne reversent rien au-delà du remboursement de leur mise initiale (pas de dividendes). Les profits sont réinvestis dans le projet. Les investisseurs sont donc ici motivés par l'impact social non par la maximisation du profit.
C'est le cas par exemple de Grameen Danone, joint-venture montée entre les deux entreprises pour « réduire la pauvreté grâce à un modèle économique de proximité permettant d'apporter quotidiennement des éléments nutritifs aux pauvres »1

Celles qui appartiennent aux pauvres, à qui elles s'adressent. Le bénéfice social vient ici du mode d'appartenance. Les dividendes peuvent être versés aux propriétaires (les pauvres).
La GB en est un exemple. Dans le livre, M. Yunus retrace aussi l'incroyable histoire de cette entreprise, née il y a près de trente ans dans le village de Jobra et à l'origine du « micro-crédit » qui touche aujourd'hui plus de 100 millions de personnes dans le monde2.

Les deux peuvent se combiner. A partir de l'expérience de la GB, Yunus et ses équipes ont lancé plus de vingt nouvelles SB (dont certaines sont décrites dans le livre), dans des domaines très variés : élevage de poissons et de bétail, agriculture, alimentation, santé, éducation, textile, énergies renouvelables, finance, high-tech, télécom, Internet... avec à chaque fois un impact social significatif.

Le SB fonctionne comme une entreprise classique : il a des produits, des services, des marchés, des charges et des recettes. Mais le principe de maximisation du profit est remplacé par celui de maximisation du bénéfice social. « Cela introduit les avantages des marchés concurrentiels dans le champ du progrès social ».

Pour Yunus, Les SB permettent de combler les carences des outils existants (qui demeurent selon lui indispensables dans certains contextes) : apporter de l'efficacité et de la flexibilité là où la puissance publique pêche par bureaucratie ou par inertie ; apporter de la pérennité et de l'autonomie là ou les ONG sont souvent dépendantes de leurs financeurs et sont fragilisées ; apporter du réalisme et de l'innovation là où les institutions internationales sont enfermées dans des grilles de lecture inadaptées et dans le conformisme à la doxa dominante.

« Une fois qu'un projet social réussit à vaincre la force gravitationnelle de la dépendance financière, il est prêt pour le vol dans l'espace. Un tel projet est autonome et recèle un potentiel de croissance et d développement presque illimité. Et pendant qu'un social-business croît, les bénéfices qu'il apporte à la société croissent également.»

Créer un environnement favorable aux SB

Les SB ne pourront pas se développer sans un environnement favorable. Pour Yunus, cela nécessite la mobilisation complémentaire de différents types d'acteurs.

Les pouvoirs publics peuvent y contribuer par une définition claire et stricte de ce qui est (ou n'est pas) SB, pour permettre une reconnaissance institutionnelle et éviter les abus, dérives et récupérations. Ils peuvent également créer des avantages fiscaux spécifiques aux SB ainsi que des exonérations fiscales pour ceux qui investissent dans les SB.

M. Yunus appelle également de ses vœux la création d'un véritable écosystème économique des SB : avec un « Social Wall Street Journal », un « Dow Jones Social », une bourse sociale, des fonds d'investissement et autres outils de financements dédiés ; des comptabilités, indicateurs, évaluations, contrôles, certifications spécifiques... Bref, tout ce que l'on trouve dans le business « classique », à la différence majeure que la mesure de la réussite n'est pas la maximisation du profit mais celle du bénéfice social.

Et en France, alors ?

Un regret : Yunus présente les SB comme une nouveauté et se focalise sur les expériences Grameen alors qu'elles existent depuis longtemps dans beaucoup de pays d'Europe et d'Amérique (Nord ou Sud). Il parle très brièvement du mouvement coopératif à qui il reproche de trop se concentrer sur l'intérêt collectif des membres de la coopérative et pas sur l'intérêt général ou celui des pauvres.

En France, l'idée des SB renvoie aux entreprises de l'économie sociale et solidaire. On retrouve d'ailleurs les deux types de SB décrits par Yunus : celles qui ont un objectif social et ne reversent pas ou peu de dividendes (entreprises associatives d'utilité sociale, entreprises d'insertion, entreprises adaptées...), celles qui appartiennent à leurs clients (mutuelles, coopératives de consommateurs, et de manière un peu différente, les Scic), même si il est vrai que leurs clients ne sont pas spécifiquement pauvres.

Les exonérations fiscales souhaitées par Yunus existent en France pour les personnes soumises à l'ISF qui investissent dans des entreprises d'insertion.

Yunus met aussi en avant un modèle économique de péréquation (prix de marché pour les personnes aisées, prix bas pour les pauvres), qui est au cœur de nombreuses entreprises de l'économie sociale (par exemple dans le tourisme associatif).

On pourrait continuer la liste des similarités. Il y a bien sûr des différences : le dividende n'est généralement pas nul (lorsqu'il s'agit d'entreprises de type SA, SARL) mais il est limité et plafonné. Les modèles économiques des entreprises sociales intègrent aussi souvent une part plus ou moins forte de subventions publiques, mais ce point est à nuancer, car ces « subventions », sont en fait des prestations déguisées.

Elles pourraient en effet très bien prendre la forme d'un contrat pour un service rendu. Par exemple, dans une entreprise d'insertion dont le modèle économique est composé à 80 % de vente de biens et services et à 20 % d'aides au poste, ces 20 % pourraient être transformés en une prestation vendue aux pouvoirs publics au titre de la lutte contre l'exclusion. Une réflexion est d'ailleurs engagée au ce sens (évolution vers une offre de services) au niveau des pouvoirs publics en lien avec les acteurs de l'insertion par l'activité économique.  

Une vision ambiguë de la « maximisation des profits »

M. Yunus a une lecture critique de la RSE (responsabilité sociale des entreprises). Pour lui, la mission des entreprises « classiques » étant de maximiser leur profit, la RSE est au mieux mineur (marginale) au pire cosmétique : la recherche du profit maximum ne peut être combinée avec la recherche de bénéfices sociaux ou écologiques maximum.

Il ne croît pas aux solutions hybrides : « Dans le monde réel, il sera très difficile de gérer des entreprises ayant des objectifs conflictuels. Les dirigeants de ces entreprises hybrides glisseront progressivement vers l'objectif de maximisation du profit, quel que soit la manière dont la mission de l'entreprise aura été conçue. (...) Sur quelle base sera-t-il jugé : celle de l'argent qu'il fait gagner aux investisseurs ou celle de l'objectif social qu'il remplit ? Pour compliquer les choses, l'environnement actuel des affaires est concentré sur la maximisation du profit. Toutes les techniques de gestion ont été conçues dans cet esprit. (...) Cela signifie que les objectifs sociaux poursuivis par les dirigeants seront mis de côté lorsqu'ils entreront en conflit avec l'objectif de maximisation du profit ».

En effet, on ne peut a priori que lui donner raison. Mais, ce constat peut être nuancé, voire contesté à deux niveaux.  

D'abord, M. Yunus profite grandement des stratégies de RSE. Son partenariat avec Danone (et plus récemment avec Veolia) s'inscrit bien dans ce cadre. Qui plus est, la multiplication des partenariats avec les multinationales (donc le cadre de leur politique de RSE) est une des voies qu'il préconise pour développer les SB. Il propose aussi, concernant la mesure de l'impact social, de s'appuyer sur les travaux issus de la RSE, comme ceux de la GRI (Global Reporting Initiative).

Ainsi, même dans un système mu uniquement par la logique du profit maximum, la RSE créé des marges de manœuvre non négligeables pour le développement des SB.

Ensuite, l'idée que les entreprises « classiques » doivent maximiser leur profit à tout prix est certes une réalité très actuelle, mais pas une loi immuable, tombée du ciel ou d'ordre divin. Elle résulte de choix politiques nationaux et internationaux, opérés de manière volontaire, depuis les années 70.

Et sur ce point, M. Yunus est ambigü et même contradictoire : pendant la majeure partie du livre, il ne trouve rien à redire à ce comportement qu'il voit comme une donnée exogène, invariante et incontestable : « Si vous êtes une entreprise maximisant son profit, votre travail est de gagner de l'argent et nul ne vous reprochera de ne pas vous soucier d'objectifs sociaux. »

Mais vers la fin, son discours change et il dresse un véritable réquisitoire contre la maximisation du profit : « Les entreprises des pays développés maximisent leurs profits, les ressources sont gaspillées, l'environnement est pillé et les générations futures doivent s'attendre à un avenir morose. A mesure que la philosophie capitaliste se répand, les nations en développement connaissent une croissance de leurs propres classes d'hommes d'affaires qui s'emploient à maximiser leurs profits, tout comme le font leurs modèles d'Amérique du Nord et d'Europe. Il en résulte que des centaines de milliers de personnes sont malades et meurent prématurément à cause de la pollution, et que le problème du changement climatique s'approche rapidement du point de non-retour. (...)

Il n'y a pratiquement jamais de siège autour de la table pour la population dont la vie dépend du partage des ressources. Si l'on se fonde sur la logique capitalise, pourquoi tenir compte de ces gens ? En quoi leurs besoins contribuent-ils à la maximisation du profit ? (...) Alors que les ressources non renouvelables continuent de se réduire - parce que leur exploitation se poursuit - et que les dangers liés au changement climatique se font de plus en plus présents, les plus ardents capitalistes doivent accepter le fait que la seule poursuite du profit n'est plus un principe au nom duquel on peut se passer de politiques environnementales. Comment les milliardaires pourront-ils respirer leur richesse si l'air est trop dangereux à respirer ? »

« (...) Lorsque le profit est la seule priorité, nous oublions l'environnement, la santé publique et la soutenabilité de la croissance. Une seule question nous semble légitime : comment acheter et vendre plus de biens et comment réaliser un taux de profit supérieur à celui de l'année dernière ? Que ces biens soient vraiment nécessaires et bénéfiques aux individus est considéré comme hors de propos. »


Mon sentiment, à la lecture de l'ouvrage, est que M. Yunus parie qu'un développement significatif des SB va par contagion modifier la vision de l'entreprise « classique » et la décentrer d'une vision monodimensionnelle centrée sur le profit. Le développement des ES pourrait ainsi amener les entreprises (et le système économique) à reconsidérer leur rapport au profit, et à remettre en cause le dogme de la recherche permanente du profit maximum.  

La foi en l'Homme

Ce qui est admirable chez Yunus, c'est son inclinaison constante, et même son obsession, à toujours chercher à révéler et exprimer le meilleur des gens, qu'ils soient pauvres, riches, grandes entreprises, pouvoirs publics, banquiers... et qui plus est, à l'exprimer de manière concrète, dans l'action, dans l'initiative, dans la création. M. Yunus croit en l'Homme et le prouve !

« L'un des traits les plus solidement ancrés chez les êtres humains consiste à vouloir faire du bien à d'autres gens. C'est un aspect de la nature humaine que le monde des affaires ignore complètement. Le social-business satisfait cette aspiration : c'est ce que les gens trouvent enthousiasmant ».

Ce regard humaniste est particulièrement affirmé quand il est porté sur les pauvres : « Je vois les pauvres comme des bonsaïs. Quand on plante les meilleures semences du plus grand des arbres dans un pot de quinze centimètres de profondeur, on obtient une réplique parfaite de cet arbre - mais elle n'est haute que de quelques centimètres. Il n'y a rien de mauvais dans les semences : c'est le sol dans lequel elles ont été plantées qui pose problème.
Les pauvres sont des hommes-bonsaïs. Rien dans leur origine ne pose problème. Mais la société ne leur a jamais donné ce dont ils avaient besoin pour grandir. Pour sortir de la pauvreté, les pauvres n'ont besoin que d'un environnement favorable. Lorsqu'ils seront autorisés à libérer leur énergie et leur créativité, la pauvreté disparaîtra très vite. (...)Le micro-crédit allume le moteur économique des individus rejetés par la société. »

Changer les représentations

Pour finir, une question en forme de boutade, : Yunus est-il de droite ou de gauche ? Cette question n'est jamais abordé dans le livre. On pourrait dire qu'il est de gauche pour la volonté de transformation sociale et la volonté d'impliquer constamment les personnes (démocratie participative...). On pourrait aussi dire qu'il est de droite pour son souci de développer la responsabilité et l'initiative personnelle ainsi que pour son goût du marché et du capitalisme.

Bien évidemment, il transcende totalement ce clivage... Son action est universelle. Le combat fondamental de Yunus est un combat sur les représentations et les grilles de lecture : « L'esprit humain est le vrai champ de bataille sur lequel nous devrions nous concentrer ».

M. Yunus et ses équipes transforment la vision sur les pauvres : les pauvres ne sont plus pauvres « parce qu'ils ne savent rien faire » mais parce qu'on ne leur a pas donné les moyens de libérer leur potentiel, de révéler leur créativité.

Ils transforment la vision du crédit (proposé sans garantie à la GB). Ils transforment la vision de l'aide au développement.

Ils transforment la vision du marché et de l'entreprise qui peuvent être des outils puissants et efficaces au service du progrès humain.

Ils transforment notre vision du Bangladesh. Ils transforment le Bangladesh.

Yunus est à la fois un profond réformiste et un ardent révolutionnaire. Ce qui le rend exceptionnel. Il y a aussi quelque chose de réconfortant à constater qu'un des mouvements les plus importants de régénération du capitalisme vient d'un des pays le plus pauvre et le plus en difficulté du monde...


Notes

(1) Le premier produit commercialisé est Shokti Doi (« le yaourt pour être fort »), yaourt destiné aux enfants pauvres des villages, spécialement conçu pour améliorer leur santé et pour être économiquement accessible. Le modèle de production et de distribution de Grameen Danone cherche à impliquer les populations locales en amont (fermiers locaux), dans la production (emplois dans l'usine locale) et en aval (distribution par les « Grameen Ladies »). Yunus raconte dans le détail cette « success story », de la première rencontre avec Franck Riboud, PDG de Danone à l'ouverture de l'usine avec Zidane comme invité d'honneur.

(2) La Grameen Bank appartient à 94 % à ses emprunteurs, accorde des prêts à 7 millions de pauvres dont 97 % de femmes dans 78 000 villages du Bangladesh. Le taux de remboursement est de 98,6 % et 64 % de ceux qui ont emprunté à GB pendant au moins cinq ans ont dépassé le seuil de pauvreté... Depuis sa création, la GB a accordé un montant cumulé de 6 milliards de $ en prêt. Elle n'a plus recours aux dons depuis 1994.

par LFE publié dans : Développer les entreprises sociales communauté : Economie
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Mardi 6 mai 2008
Dans la nébuleuse des forces qui oeuvrent actuellement à la transformation du capitalisme, on peut distinguer deux mouvements importants d'idées et de personnes :

i) Ceux qui veulent transformer le capitalisme de l'intérieur, en utilisant les mécanismes du marché et en s'appuyant sur la responsabilité individuelle des agents économiques (consommateurs, entrepreneurs, investisseurs, salariés...). Ils cherchent ainsi à développer des pratiques économiques différentes, plus humanistes, comme le commerce équitable, la consommation responsable, l'entrepreneuriat social, les entreprises coopératives, l'épargne et les finances solidaires, la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, l'activisme actionnarial, l'investissement socialement responsable, etc.

Ils sont concrets, pragmatiques, constructifs et cherchent à maximiser leur impact direct « ici et maintenant ». Ils croient aux petites rivières qui font des grands fleuves ainsi qu'à la capacité de transformer les choses par la stimulation des comportements vertueux individuels. Appelons les « incitateurs ».

Ils ont voté majoritairement Oui au référendum sur le TCE (traité constitutionnel européen) en 2005. Politiquement, on peut les trouver au PS comme parfois dans la gauche radicale (économie solidaire), et aussi (de plus en plus) à droite, dans la catégorie des cadres par exemple. Beaucoup d'entre eux néanmoins ne se reconnaissent pas dans une couleur politique particulière.

ii) Ceux qui veulent transformer le capitalisme de l'extérieur, par la mise en œuvre de fortes régulations macroéconomiques : taxes sur les flux financiers, politiques volontaristes de redistribution, changement des règles du commerce mondial, sanctuarisation hors du marché des « biens communs », etc.

Ils parlent de remettre l'économie au service des peuples, de partager les richesses, d'inventer un autre mode de développement respectueux de l'homme et de la planète. Porteurs d'une forte volonté de transformation sociale, ils trouvent le dynamisme de leur action dans le combat contre ce qui est identifié comme responsable des problèmes sociaux et écologiques actuels : contre le néolibéralisme, contre les marchés financiers, contre les paradis fiscaux, contre la spéculation, contre la financiarisation de l'économie, etc. Ils défendent l'Etat social, les services publics, les biens communs.

Très politisés, on en trouve une partie au PS, un peu chez les gaullistes et surtout à la gauche du PS (altermondialistes, trotskistes, communistes, mouvementistes...) Ils se disent volontiers « antilibéraux », voire même « anticapitalistes ». Ils ont voté majoritairement Non au référendum sur le TCE en 2005. Appelons les les « coercitifs ».

« Incitateurs » et « Coercitifs », même combat

« Incitateurs » et « coercitifs » communiquent peu entre eux (ils se comprennent donc peu). L'indifférence, la méfiance voire le mépris et le rejet prédominent dans leurs relations.

Les premiers reprochent aux seconds d'être trop manichéens, trop abstraits, trop dogmatiques, de se complaire dans une posture d'opposition permanente et dans la recherche d'une pureté et d'une perfection théoriques étrangères au monde réel.

Les seconds reprochent aux premiers la modestie de leur ambition sociale ou écologique, leur naïveté face à la capacité de récupération du système, leur compromission avec leur capitalisme, leur manque de vision politique ou collective.

Ces reproches croisés sont pourtant des images d'Epinal, avec une part de vrai dans les deux sens, mais aussi beaucoup de caricatures et surtout d'oublis.

Ces deux mouvements, indispensables, sont en effet complémentaires. Ils vont dans le même sens, celui d'une réhumanisation de l'économie. Leur rapprochement est plus que jamais indispensable (le temps presse !), peut démultiplier leur impact et accélérer la mue du capitalisme actuel vers un système soutenable et réellement humaniste.

Pour transformer le capitalisme, il y a besoin d'agir au niveau microéconomique (action des incitateurs) comme au niveau macroéconomique (action des coercitifs).

Il y a besoin de stimuler les acteurs du capitalisme dans l'adoption de comportements responsables comme il y a besoin de contraindre le système pour limiter drastiquement les comportements socialement ou écologiquement néfastes.

Croire que le capitalisme pourra se transformer grâce à la seule vertu de ses acteurs est une illusion. Mais croire qu'il suffit de réguler de l'extérieur pour tout arranger l'est tout autant.

Le capitalisme n'est pas le monde des Bisounours, il ne se transformera pas uniquement par la simple volonté de ses agents, aussi « incitateurs » soient-ils. Il est aussi nécessaire de mettre en place de nouvelles règles du jeu, sans quoi les pratiques économiques différentes des « incitateurs » sont condamnées à rester marginales et ne pourront jamais « changer d'échelle ». Comment croire par exemple que le commerce équitable puisse atteindre 20 %, 30 % ou 40 % du marché mondial (il n’en représente aujourd’hui que 0,01 %) si les règles du jeu du commerce mondial restent celles d'aujourd'hui ?

Les incitateurs doivent ainsi réhabiliter la politique et l’idée de contrainte dans leurs grilles de lecture et ne pas craindre de créer du dissensus dans le capitalisme. Ce dernier ne pourra en effet se transformer sans conflit, sans rapport de force, juste en se mettant autour de la table (ce qui du reste est nécessaire). Les « coercitifs » peuvent les aider dans cette voie.

Mais a contrario, le capitalisme n’est pas une « boîte noire » hostile dont il suffirait de modifier les paramètres extérieurs pour le remettre au service de l’Homme. C’est nier la diversité de ses acteurs, la multiplicité de leurs motivations, la complexité de leurs relations. Le regard monolithique et négatif souvent porté par les « coercitifs » sur l’entreprise (vache fiscale à traire), le profit (fondamentalement mauvais et ne servant qu'à nourrir de cupides actionnaires) et sur l’entrepreneur (individualiste forcené ou exploiteur ne pensant qu'à s'enrichir) est peu propice à la mise au point de propositions politiques crédibles, appropriables et populaires.

Les coercitifs doivent ainsi développer une vision plus riche, ouverte et empathique de l’entreprise et de l’entrepreneur. Leurs propositions gagneraient aussi à partir du monde tel qu'il est, pas tel qu'il est rêvé. Dans cette optique, les incitateurs peuvent leur être utiles.

Les syndicats peuvent probablement jouer un rôle de pont entre les deux forces, en France mais aussi et surtout au niveau international. Les syndicats sont par exemple de plus en plus engagés dans les démarches de RSE (responsabilité sociale des entreprises) tout comme ils aussi impliqués dans les combats politiques macroéconomiques (plusieurs syndicats français sont membres fondateurs d’Attac).

Enfin, cette convergence serait incomplète sans l’intégration d’une troisième force, de plus en plus active et au moins aussi importante que les deux autres, sinon plus : celle qui œuvre à modifier la place de l’économie dans la société, pour qu’elle ne soit plus la dimension fondamentale qui s’impose aux autres, mais une dimension importante parmi d’autres (sociale, familiale, spirituelle...).

Ce qui passe concrètement par une réflexion et des propositions en faveur par exemple de la sobriété ou de la « simplicité volontaire », de nouveaux indicateurs de richesse ou encore pour reconsidérer la place et l’organisation du travail.

Face aux défis colossaux du XXIème siècle, la transformation du capitalisme est plus que jamais nécessaire. Elle ne pourra réussir sans la collaboration et l’interconnexion accrues des différentes forces qui y travaillent, que ce soit celle qui oeuvre à modifier les comportements individuels des acteurs économiques, celle qui cherche à inventer de nouvelles régulations nationales et internationales ou encore celle qui vise à remettre l’économie à sa place, celle d’un bon serviteur mais d’un mauvais maître.
par LFE publié dans : Faire converger les forces de transformation communauté : Economie
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Vendredi 2 mai 2008
Le chiffre est connu : ces vingt-cinq dernières années, en France, la part des salaires dans la valeur ajoutée a baissé de 8 % au profit du capital, ce constat (valable aussi pour les autres pays développés) appelant à un rééquilibrage en faveur des salariés.

Cet enjeu est traditionnellement porté par la gauche, notamment la « gauche de la gauche ». En France, elle est très associée à Besancenot qui ne manque pas une occasion de la défendre avec panache en meeting ou sur les plateaux télé...

Mais les temps changent et cette idée est en train, progressivement, de dépasser le traditionnel clivage gauche-droite, pour devenir une « cause commune » à l'ensemble des forces politiques, comme l'écologie.

A droite, le partage de la valeur

A droite, elle prend désormais le nom de « partage de la valeur ». Elle tire ses sources dans l'idée gaulliste de la participation. Aujourd'hui, la droite va plus loin.

Frédéric Lefebvre, secrétaire général de l'UMP chargé de l'économie, se positionne ainsi clairement sur cet enjeu du « rééquilibrage du partage de la valeur entre salariés et actionnaires » et propose la création d'un « dividende salarial ». Ce thème sera aussi à l'ordre du jour d'une convention sociale de l'UMP au mois de mai (qui concernera aussi les petites retraites, les bas salaires et le temps partiel subi).

Christine Boutin défend depuis quelques années l'idée du « dividende universel » (330 euros pour tous), idée pour le moins radicale. Plus récemment, Chantal Brunel, députée UMP, s'est fait ovationnée par la gauche pour sa critique des niches fiscales et des conséquences du bouclier fiscal.

En projet également, deux idées qui vont dans le sens d'un meilleur partage de la valeur : conditionner l'octroi d'aides financières publiques aux entreprises à l'ouverture de négociations salariales ; déduire de l'impôt sur les sociétés la part des bénéfices reversée aux salariés.

Nicolas Sarkozy himself s'est prononcé à plusieurs reprises sur le mode de répartition des bénéfices suivant (la dernière fois lors de son interview télé du 24 avril dernier) : 1/3 pour les salariés, 1/3 pour l'investissement, 1/3 pour les actionnaires (pourquoi la gauche n'a-t-elle jamais été capable d'exprimer les choses de la sorte ?). Cette vision a aussi été portée par François Bayrou pendant la campagne présidentielle.

Sarkozy qui dans son livre de fin de campagne Ensemble, écrivez aussi : « Je suis convaincu (...) que le capitalisme est condamné si le prédateur prend le pas sur le créateur, si le spéculateur et le rentier s'enrichissent davantage que l'entrepreneur et le travailleur, si la rémunération de chacun n'est pas en rapport avec la richesse qu'il crée, le service qu'il rend à la société, si la propriété n'est pas le fruit de l'effort, si l'argent devient l'unique mesure de la valeur des hommes et la seule raison de leurs actes. (...)"

Bien sûr, nous n'en sommes encore qu'au début de l'appropriation de cette idée par la droite. Le bouclier fiscal et les franchises médicales, par exemple, sont là pour rappeler que la route est encore longue...

Mais devant l'explosion des inégalités, le recul du pouvoir d'achat, la persistance de faits têtus (déplacement de la valeur au détriment des salariés), la droite sarkozienne, qui se targue de voir le monde tel qu'il est, ne peut plus le nier ou dénoncer une vision gauchiste ou malthusienne de l'économie (ce qu'elle faisait volontiers il y a encore peu).

Et c'est une bonne chose ! Car la répartition équitable des richesses est une idée populaire, au sens où elle profite au final à la majorité des citoyens (qui sont pour la plupart salariés, ou futurs salariés). Seule une minorité (aujourd'hui toute puissante) a à gagner véritablement d'une répartition inéquitable des richesses en sa faveur. Il ne s'agit donc pas de prendre arbitrairement à certains pour donner à d'autres. Il s'agit de donner à chacun son dû, en rapport avec ses efforts et sa contribution à la société.

Une question de justice et de responsabilité

Cette idée renvoie donc à une question de bon sens et de justice. Et en ce début de nouveau millénaire, la soif de justice est au cœur des attentes des Français, peut être plus encore que la solidarité (en tout cas, pas de solidarité durable et acceptée sans justice et équité).

Est-il juste que les salaires augmentent moins vite que les gains de productivité ?

Est-il juste de voir un trader gagner en un an des millions d'euros grâce à des opérations financières spéculatives éloignées de l'économie réelle, quand les travailleurs, employés ou cadres, qui bossent dur et produisent des richesses n'en gagneront jamais autant (ni même le dixième) sur toute leur vie ?

Est-il juste que des investisseurs financiers irresponsables, à l'origine de crises graves (comme celle des subprimes), prennent en otage les banques centrales, obligées pour éviter la débâcle totale d'injecter des liquidités massives (souvent au final à la charge du contribuable) ?

Est-il juste que la part des profits reversée aux actionnaires augmente bien plus vite que celle consacrée aux investissements ? Les profits d'aujourd'hui ne font plus les investissements de demain et les emplois d'après-demain...

Est-il juste qu'en 20 ans, dans les grandes entreprises cotées, les écarts de revenus entre dirigeants (gavés aux stocks options) et salariés aient été multipliés par 5 ou 10 (x 10 depuis 1980 aux USA dans les 500 premières sociétés cotées) ?

Est-il juste que ces dix dernières années, les profits des grandes entreprises explosent, alors que ceux des salariés stagnent et que leur précarité augmente ? D'ailleurs, les deux segments du marché de la consommation qui progressent le plus sont le luxe et le low-cost...

Est-il juste que les profits cumulés des multinationales des deux secteurs responsables des plus grandes crises actuelles - les pétroliers (crise écologique) et les banques (crise financière) - explosent et atteignent 100 milliards de dollars chacun ?

Est-il juste que dans un monde de plus incertain et complexe, les risques se transfèrent de plus en plus du capital vers les travailleurs et les épargnants ?

Non, non et non. Tout cela ne pas évidemment ni juste ni responsable. Nicolas Sarkozy qui parle à juste titre de la nécessaire « moralisation du capitalisme financier » en est sûrement conscient. Mais il doit agir bien davantage et pour cela, profiter de la fenêtre d'opportunité de la présidence française de l'Europe.

Bien sûr dans un monde globalisé, libéralisé et ouvert, le traitement concret et efficace du « partage équitable des richesses » est complexe et sûrement progressif, car, avec la menace constante d'une concurrence féroce d'un moins disant social ou environnemental, le contrôle et la contrainte en matière économique sont délicats à manier, surtout au niveau national. Il est vrai aussi que l'économie administrée a montré son impasse et son danger et que personne n'a envie d'y retourner.

Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut se croiser les doigts et renoncer à changer en profondeur les règles du jeu d'un système économique qui perd la tête, règles du jeu qui ne sont pas tombées du ciel mais qui résultent de décisions politiques au niveau national et international...

« Ma vérité, c'est que je crois en la politique, en sa capacité à transformer le monde. (...) En politique, la frontière entre le possible et l'impossible est souvent celle que trace la volonté politique. » Ainsi s'exprimait Nicolas Sarkozy, toujours dans son livre de campagne Ensemble. Il doit maintenant transformer ces paroles en actes, à moins que, comme de plus en plus de gens le pensent, son volontarisme de parole se soit mué en une bonne volonté d'action et finira demain en néo-chiraquisme...

Rendez-vous à la fin de la présidence française (de l'Europe) pour faire un premier point.
par LFE publié dans : Partager équitablement les richesses communauté : Economie
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Mercredi 30 avril 2008

L’un des plus grands maux dont souffre aujourd’hui la société est le sentiment d’impuissance ressenti au niveau individuel : nos marges de manœuvre paraissent de plus en plus ténues, les contraintes extérieures de plus en plus fortes, le champ des possibles de plus en plus restreint : dès lors « à quoi bon » chercher à modifier le cours des choses ? A quoi bon faire l’effort de s’investir ? A quoi bon vouloir agir ?

C’est le sentiment d’impuissance qui conduit au renoncement, au fatalisme, au repli, au chacun pour soi, au rejet de l’autre. C’est le sentiment d’impuissance qui amène à ne plus attendre grand-chose des autres et de la vie, si ce n’est un bonheur matériel et sécurisé à l’échelle de son petit cocon individuel, familial ou tribal.

Ce sentiment d’impuissance est particulièrement exacerbé dans le domaine économique, où « l’abstention économique » prévaut : l’individu lambda n’a aujourd’hui que peu l’impression de participer au système économique ; il ne se perçoit souvent que comme un rouage d’une machine qui le dépasse et envers laquelle il ne pense pas pouvoir grand-chose, si ce n’est essayer de s’en accommoder au mieux et d’en tirer le parti le moins pire pour lui-même... Et contrairement à l’abstention politique (élections), l’abstention économique est généralement subie et non choisie.

Il y a là un enjeu crucial : redonner à une majorité d’individus l’envie et la possibilité de s’impliquer directement et positivement dans le jeu économique. Les extraire de la position de « citoyens déchus » pour les amener à celle de citoyens acteurs directs de l’économie - « citoyens économiques » à part entière - retrouvant marges de manœuvre et libre arbitre économiques.

Nous pourrions ainsi, en première approche, définir cette citoyenneté économique comme comme l’ensemble des actes économiques - consommation, travail, entrepreneuriat, épargne… - par lesquels l’individu agit de manière volontaire pour avoir un impact positif pour la collectivité et pour lui : consommation responsable (produits bio, écologiques…), commerce équitable, entrepreneuriat social, entreprises coopératives, entreprises mutualistes, épargne et finances solidaires, syndicalisme, responsabilité sociale et environnementale des entreprises, investissement socialement responsable, activisme actionnarial, etc.

Malgré leur potentiel important de développement et leur capacité à devenir majoritaires, ces formes et pratiques économiques plus participatives, plus solidaires, plus écologiques, en un mot plus humanistes, demeurent souvent méconnues, caricaturées ou marginalisées,

Alors que l’économie joue aujourd’hui un rôle extrêmement important et structurant dans la Cité, elle demeure ainsi paradoxalement tenue assez à l’écart des enjeux démocratiques et citoyens. Etre citoyen au 20ème siècle, c’était voter, connaître les institutions, respecter les lois et principes de la République,… Etre citoyen au 21ème siècle incluera bien sûr tout cela, mais impliquera aussi d’être conscient que par ses actes économiques, chacun de nous a une responsabilité et un pouvoir par rapport au fonctionnement de l’économie.

Tout le monde est concerné. Mais il est vrai aussi que beaucoup de gens aujourd’hui ne peuvent pleinement exercer leur citoyenneté économique. Tout le monde ne peut pas choisir de consommer bio ou équitable (plus cher) ; de transférer son éventuelle épargne vers des produits ou des banques solidaires ; de choisir de travailler dans une entreprise responsable (avec plusieurs millions de chômeurs et de travailleurs pauvres et des entreprises socialement et écologiquement responsables encore minoritaires, ce choix demeure un privilège) ; ou tout simplement d’avoir accès à l’information sur ces formes et pratiques économiques différentes.

De fait, sur ce sujet, nous sommes encore un peu à l’ère de la Grèce Antique, inventeur de la citoyenneté mais où celle-ci était réservée à une minorité (à Athènes, au Vème siècle avant JC, moins de 15 % des habitants étaient des « citoyens »…). Le défi démocratique du 20ème siècle fut politique (droit de vote, liberté d’expression,…), celui du 21ème siècle sera ainsi économique :

Comment valoriser et faire connaître au plus grand nombre (notamment auprès de la population active et dans le système éducatif) les différentes formes de citoyenneté économique ?

Comment créer les conditions favorables à leur développement, leur « démocratisation » et à leur généralisation, pour que toute personne, quels que soient son revenu ou sa situation sociale, ait les moyens, la capacité et la possibilité de pleinement y accéder ?

Deux questions fondamentales, qui dépassent le clivage droite-gauche et qui devraient être au cœur du débat économique et politique. Il ne s’agit ni plus ni moins que de faire émerger et d’affirmer le citoyen comme un acteur à part entière et central du jeu économique, aux côtés du marché et de l’Etat.

par LFE publié dans : Développer la citoyenneté économique communauté : Economie
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Jeudi 24 avril 2008
Le 25 et le 26 avril prochain se tiendra le 4ème Forum national du commerce équitable, à la Cité des Sciences et de l'Industrie (Paris). 12 000 visiteurs sont attendus.

Le commerce équitable vit un moment paradoxal. Deux chiffres le symbolisent :

82% des Français affirment avoir déjà entendu parler du commerce équitable alors qu'en 2000, ils n'étaient que 9%, et 51% en 2004 (dixit la dernière étude IPSOS sur le sujet).

En même temps, il ne représente que 0,01 % du commerce mondial (1,6 milliard d'euros en 2006, source FLO) : un poids marginal, sans commune mesure avec l'importance de sa notoriété.

Les optimistes diront à raison que nous n'en sommes qu'au début. Les pessimistes clameront aussi légitimement que de raisons structurelles (le fonctionnement actuel du commerce mondial) l'empêchent de se développer massivement et le cantonnent à un rôle de béquille, voire de caution rebelle du système.

Même si sa part du marché mondial reste très faible, le commerce équitable se développe rapidement. Il continue à progresser dans le champ de l'alimentation et investit de nouveaux marchés comme le textile, la décoration, la santé, le tourisme, etc.

Ses ventes augmentent rapidement, notamment grâce à une diffusion via les grandes surfaces (En France, cela représente plus de la moitié du chiffre d'affaires) ou les chaînes de restauration. Certains y voient un danger1. MacDo qui propose du café équitable traduirait ainsi une dérive dangereuse du commerce équitable. Mais, de deux choses l'une, soit MacDo est un danger pour les citoyens, alors les pouvoirs publics se doivent de l'interdire. Soit MacDo est une entreprise qui a une « licence to operate », et auquel cas, il est difficile de l'empêcher de proposer du café équitable (surtout si ses clients le demandent !). Même raisonnement avec Carrefour ou Auchan.

Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas être vigilant sur les effets pervers de la grande distribution (pression sur les fournisseurs notamment), ni s'abstenir de les critiquer, de pointer leurs contradictions ou de leur mettre la pression... Au contraire ! L'utilisation du commerce équitable par les grandes entreprises de distribution ou de restauration est ainsi moins une hérésie à combattre qu'un levier d'action et de pression pour les pousser à améliorer leurs performances sociales et environnementales sur l'ensemble de la chaîne de valeur.

Un autre point me paraît d'ailleurs plus problématique que le recours à la grande distribution : le déficit de pensée et d'action politiques (au sens noble du terme) du commerce équitable. Quelles modifications apporter aux règles de fonctionnement du commerce mondial pour le rendre plus juste, dans son ensemble ? Comment porter ces propositions pour leur donner une résonance politique et créer les conditions de leur concrétisation ? Le commerce équitable n'apporte pas encore de réponses précises et fortes à ces questions fondamentales.

D'aucuns diront que ce n'est pas son job et qu'il a déjà fort à faire sur le terrain. Ce n'est pas faux, mais alors, outre que la dimension politique était bien présente à ses débuts, quel est l'intérêt ou la pertinence à long terme de développer un commerce équitable qui occupe 1 %, 5 % ou 10 % du commerce mondial (soit 1000 fois plus qu'aujourd'hui), si dans le même temps, les 99 %, 95 % ou 90 % restant demeurent inéquitables ? Et comment croire que le commerce équitable pourra atteindre 25 %, 40 % ou plus du commerce mondial si les règles du jeu restent celles d'aujourd'hui ?

Ce qui menace le plus le commerce équitable n'est pas la collaboration avec le capitalisme classique, mais l'indifférence du « reste » du commerce mondial à la vision qu'il porte. Le projet du commerce équitable ne peut ainsi se limiter à son propre développement, il doit s'impliquer et s'engager, par le politique, dans la transformation du commerce mondial dans son ensemble.

Surtout que les acteurs du commerce équitable, de par leur "ADN" de terrain, peuvent être les mieux à même de formuler des propositions opérationnelles et efficaces, à la fois ambitieuses et réalistes, audacieuses et pragmatiques, propositions que les mouvements altermondialistes n'ont pas encore su exprimer ou du moins, populariser, crédibiliser et imposer.


(1) Pour une analyse critique et nuancée de l’ouvrage de Christian Jacquiau, Les coulisses du commerce équitable, Albin Michel, 2006 voir l’excellent papier de Thomas Coutrot, membre du Conseil scientifique d’Attac.
par LFE publié dans : Pour l'équité dans le commerce communauté : Economie
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Jeudi 17 avril 2008

Une façon très concrète et pragmatique d'aborder la question « philosophique » de la place de l'économie dans nos vies est celle du rapport au travail (temps économique par excellence), à sa place et à sa répartition tout au long de la vie. 

On peut le faire sans pour autant le diaboliser ou prôner son éradication. Ainsi, il ne s'agit pas d'être pour ou contre le travail - postures aussi polémiques que stériles - mais plutôt de savoir quelle doit être sa place et comment il doit s'articuler avec les autres temps de l'existence : temps familial, social, politique, culturel, artistique, spirituel... Pour paraphraser le philosophe Pascal (parlant de la raison), deux excès : exclure le travail, n'admettre que le travail.

En un siècle, la place et le sens du travail ont considérablement changé : changement en terme de durée du travail (63 000 heures en 2000 contre 200 000 heures en 1900), de proportion du temps d'une vie passé au travail (15 % de son temps éveillé consacré au travail en 2000 contre 66 % en 1900), de la place des femmes et des hommes face au travail (80 % des mères sont aujourd'hui salariées), de la date d'entrée dans la vie professionnelle (beaucoup plus tardive), de la spatialisation du travail (chaque français parcourt en moyenne 40 km par jour alors que son grand-père n'en faisait que cinq), de la productivité (entre 1830 et 2000, la productivité a été multipliée par 28) [1], etc.

Paradoxalement, malgré tous ces changements profonds, la centralité du travail dans nos vies reste prégnante, à peu près de la même manière qu'il y a 50 ou même 100 ans. Il est vrai que ce temps économique du travail permet de créer les conditions matérielles de réalisation des autres temps de la vie.

Mais cela ne saurait justifier un tel ascendant sur les autres temps de l'existence, négligés ou dépréciés alors qu'ils sont tout aussi importants pour notre équilibre et notre bien-être (les hommes n'aspirent pas qu'à être des agents économiques maximisant leur utilité...).

Parvenir à développer et à valoriser les autres moments de l'existence en rééquilibrant la place et le rôle du temps économique, voilà qui serait un réel progrès de « civilisation ». Arriver à assurer à tous un travail « décent » (au sens de l'OIT[2]) tout en permettant à chacun d'avoir du temps pour les autres activités de la vie, voilà un projet politique vraiment moderne !

Le travail a été une question centrale de la présidentielle 2007. Mais la manière de poser le débat nous a renvoyé plus au 20ème siècle (voire 19ème siècle) qu'au 21ème siècle.

En ce début de 3ème millénaire, à l'heure de la société du développement durable, la question ne doit plus être « travailler plus » ou « travailler moins », mais « travailler mieux » en prenant en compte les évolutions fondamentales décrites ci-dessus et les aspirations croissantes à une pluralité des temps.

L'homme s'est libéré de l'emprise du temps religieux au 19ème siècle (passage d'une société rurale à une société industrielle) ; au 20ème siècle, il s'est libéré du joug du temps du travail, même s'il n'en prend pas encore pleinement conscience.

Le 21ème siècle devra être celui du temps pluriel : c'est le sens des transformations du temps de travail au 20ème siècle.

Et dans différents pays, notamment européens, de nouvelles politiques annoncent cette révolution. Malgré l'inertie et les freins culturels, plusieurs pays ont en effet déjà mis en place des dispositifs améliorant l'équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, leurs gouvernements ayant aussi pris conscience de l'intérêt économique d'une telle démarche (pour mieux motiver les salariés, pour soutenir la croissance, pour financer les régimes de retraite,...) : en Suède, des congés parentaux longs, souples et bien rémunérés, accessibles au père comme à la mère ; au Danemark, un service public d'accueil et de garde des enfants important et de qualité ; aux Pays-Bas, la possibilité d'adapter son temps de travail en fonction de sa vie familiale ; en Italie, les « bureaux du temps » pour mieux articuler les différents temps sociaux en ville (travail, école, adm., transports,...).

Il est possible et souhaitable d'aller beaucoup plus loin, pour tendre, comme l'exprime la sociologue Dominique Méda, vers « une société où hommes et femmes se verraient reconnaître un droit identique à l'emploi, à l'exercice d'une parentalité de qualité, ainsi d'ailleurs qu'à l'exercice d'autres activités, individuelles ou sociales. Dans cet idéal, la société devrait aider les hommes et les femmes à concilier, perpétuellement, leurs différents rôles (travailleurs, parents, citoyens), en mettant à leur disposition des services d'accueil de jeunes enfants performants, en garantissant une meilleure compatibilité de la vie professionnelle et familiale, en incitant les hommes à s'impliquer plus fortement dans la vie parentale. » [3]


1) Source : Repenser le temps, pour repenser le travail ? Conférence du sociologue Jean Viard, oct 2003

2) Le « travail décent » tel que défini par l’OIT (Organisation Internationale du Travail) présente les caractéristiques suivantes : possibilité d’exercer un travail productif et convenablement rémunéré ; sécurité au travail et protection sociale pour les familles ; amélioration des perspectives de développement personnel et d’intégration sociale ; liberté pour les êtres humains d’exprimer leurs préoccupations, de s’organiser et de participer à la prise des décisions qui influent sur leur vie ; égalité de chances et de traitement pour l’ensemble des femmes et des hommes. Plus d’infos sur
http://www.ilo.org/public/french/decent.htm 

3) Le travail, Dominique Méda, Que sais-je ?, Puf, 2004

par LFE publié dans : Travailler mieux communauté : Economie
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Mardi 15 avril 2008

Deux événements très récents ont marqué symboliquement une sorte de réveil du syndicalisme au niveau international.

1) La grève massive des salariés roumains de l'usine Dacia de Renault (qui fabrique la Logan) sur la question des salaires. La grève a duré une vingtaine de jours et s'est conclue par un compromis sur une augmentation des salaires, inférieure aux revendications initiales mais tout de même significative.

Ces salariés (syndiqués à 80 %) sont pourtant loin d'être les moins bien lotis en Roumanie mais comme le résume Luminita Deaconescu, une des leaders du syndicat (unique) SAD de Dacia : « Pourquoi une multinationale qui fait grâce à nous d'énormes profits ne nous accorderait-elle pas des salaires un peu plus décents ? » (Nouvel Obs, 3-9 avril 2008). Cette grève vient bousculer l'image d'Epinal de pays émergents à la main d'œuvre bon marché et docile.




2) La marche (20 000 personnes environ) organisée par la confédération européenne des syndicats (CES) à Ljubljana (Slovénie), le 5 avril dernier.

Les revendications et les messages étaient nombreux : augmentation des salaires réels et du pouvoir d'achat pour stimuler la demande et favoriser des emplois plus nombreux et de meilleure qualité ; salaires minimaux décents afin de lutter contre la pauvreté ; égalité des salaires pour les hommes et les femmes ; négociations collectives plus solides, y compris au plan européen, afin de mettre un terme au dumping social ; salaires équitables pour le secteur public, les travailleurs intérimaires et mobiles ; éventail plus large de possibilités pour l'apprentissage tout au long de la vie ; limitation des revenus des grands patrons.

Cette manifestation s'est tenue (volontairement) au même moment et tout près de la réunion des ministres européens des Finances qui, de concert avec la Banque centrale européenne, ont appelé à la modération salariale... John Monks, secrétaire général du CES, s'exprime sur ces différents enjeux :



Ce réveil syndical est plutôt une bonne nouvelle. Le syndicalisme traduit et permet la participation et l’implication collectives et individuelles des salariés dans la vie de l’entreprise. Il incarne une forme de citoyenneté économique. En ce sens, il est clairement à encourager.  

On peut certes être critique sur certaines pratiques ou réalités syndicales mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : des syndicats forts et représentatifs, au même titre que des patronats forts et représentatifs sont les conditions d’un bon dialogue social et d’un bon fonctionnement de l’économie[1]. Qui plus est, les nouvelles régulations du capitalisme (qui ne sont plus celles des Trente Glorieuses) passeront forcément par un mouvement syndical massif, offensif et international (le cadre national n'est plus pertinent pour agir sur la mondialisation).

Cette dynamique internationale pourrait par exemple être symbolisée par un « Davos des salariés », organisé et porté par des syndicats de tous les continents... Pourquoi pas ? Chaque année, se réunissent à Davos les décideurs économiques (essentiellement dirigeants d’entreprises, la voix des syndicats y ait faible) et politiques pour échanger et partager une vision du monde. Ce rassemblement, ces échanges et cette vision sont tout à fait légitimes. Comme serait aussi tout à fait légitimes un rassemblement, des échanges et une vision proposés par les salariés du monde entier...

Aujourd’hui, la dynamique en politique économique est essentiellement impulsée par les patrons, en France comme ailleurs. Les salariés, via les syndicats, subissent et se retrouvent souvent en position de résistance et défense. Pourtant, la vision des salariés est tout aussi utile et indispensable à la bonne marche de l’économie que celle du patronat !

Il serait ainsi intéressant que chaque année, les représentants des salariés du monde entier se réunissent (en conviant également des responsables politiques) pour échanger, "réseauter", construire et partager une vision commune, qui viendrait contrebalancer ou plutôt équilibrer celle de Davos (d’une manière différente et complémentaire de celle des Forums sociaux mondiaux).

En 2006, a été créé la Confédération Syndicale Internationale (CSI, née de la fusion de plusieurs confédérations internationales) qui regroupe plus de 300 organisations syndicales dans plus de 150 pays et représentant 170 millions de salariés. La CSI ne pourrait-elle pas porter une telle initiative ?  


1) Le développement d’un « syndicalisme de masse » devrait à ce titre être un chantier socio-économique prioritaire du gouvernement… Rappelons qu’en France 8% seulement des salariés sont syndiqués : 5 % dans le privé, 15 % dans le public. C’est très peu, surtout comparé à la moyenne européenne de 40 % et aux 80 à 90 % des pays scandinaves, même si bien sûr les conditions et le contexte sont différents et spécifiques.

par LFE publié dans : Pour un syndicalisme massif, offensif et mondial
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Lundi 14 avril 2008

Le mouvement de la RSE (responsabilité sociale des entreprises) s’inscrit au croisement de l’entreprise et du développement durable.

La RSE n’a pas de définition unique mais renvoie toujours à l’idée que l’entreprise n’est pas une boîte noire chargée de maximiser son profit pour ses actionnaires, mais une entité socio-économique complexe chargée de produire des biens et services utiles à la société, dont la rentabilité est la condition même de son existence, mais qui doit en même temps assumer et exercer sa responsabilité vis-à-vis de ses parties prenantes (salariés, clients, actionnaires, collectivités…) et des impératifs sociaux et environnementaux.

Cette idée s’incarne dans des formes très diverses : fondations et mécénat, partenariats avec des ONG, rapports annuels de développement durable pour rendre compte, plan d’actions avec objectifs et indicateurs, le respect de normes, certifications, labels, guides liés à la RSE (SD 21000, AFAQ 1000NR, GRI, ISO 14 000, ISO 26000, SA 8000…), etc. Pour approfondir : RSE sur Wikipedia.

Pour certains, la RSE se réduit à de la « cosmétique ». Pour d’autres, elle constitue une occasion historique de réguler le capitalisme. Pour ma part, je suis plutôt du second avis notamment en raison du changement profond de regard sur l’entreprise que la RSE implique, changement qui est un levier d’action formidable pour redéfinir un nouveau compromis économique, social et environnemental entre les forces vives de la société (rien que ça !). Encore faut-il que les citoyens, les entreprises mais aussi les pouvoirs publics s’en saisissent, sinon il est vrai que la RSE risque de ne rester qu’un enjeu de marketing et de communication.

Ce n’est pas encore vraiment le cas. Nous entendons encore très peu les leaders politiques, quelle que soit leur couleur politique, parler de ce sujet (qui constitue pourtant une des lignes d’actions de la Stratégie nationale de développement durable adoptée en 2002 et intéresse de plus en plus l’Europe[1]) ?

Avez-vous ainsi entendu pendant la dernière campagne présidentielle (censée poser les enjeux clés de 2007-2012…), les trois principaux candidats (Sarkozy, Royal, Bayrou) parler de RSE ?

I
ls auront néanmoins très prochainement une bonne occasion de se rattraper et de porter le sujet sur le devant de la scène politique et médiatique. La thématique « entreprise et RSE » est en effet l’un des 33 chantiers opérationnels issus du Grenelle de l’environnement. Une mission a été confiée dans ce cadre à Daniel Lebègue (président de l’IDDRI, Institut du développement durable et des relations internationales).

Rendez-vous donc pour faire le point à la remise du rapport Lebègue et aux travaux parlementaires sur la « loi Grenelle » (dont le vote est prévu normalement avant l’été)…


[1] Le conseil européen de Lisbonne a inscrit la RSE au premier rang des priorités politiques. Un livre vert sur la RSE a été publié en juillet 2001. La Commission a publié une communication sur le sujet un an plus tard. Le Forum plurilatéral européen sur la responsabilité sociale des entreprises (octobre 2002 à juin 2004) a remis un rapport à la Commission contenant une analyse des freins et des facteurs favorables affectant le développement de la RSE et des recommandations. Le 22 mars 2006, a été lancée l’Alliance européenne pour la responsabilité sociale des entreprises. Etc.

par LFE publié dans : Développer la responsabilité sociale d'entreprise communauté : Economie
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Lundi 14 avril 2008

Le monde ne pourra pas changer si nous ne changeons pas les lunettes qu'on utilise pour le regarder. Ces lunettes sont trop centrées sur le PIB et son taux de croissance (cf. par exemple la commission Attali), devenus les buts ultimes et uniques de l'action politique, sorte de veaux d'or des temps modernes, adorés aussi bien « en haut » qu'« en bas », censés régler tous nos problèmes et nous garantir mécaniquement richesse, progrès et bien-être.

Or, comme tout indicateur, le PIB, on le sait bien, n'est pas neutre ! Il traduit une analyse de la réalité à travers un prisme particulier, exclusivement quantitatif, économique et dénué de considérations qualitative ou citoyenne, comme le niveau de santé, d'éducation ou d'engagement associatif, le degré de violence, l'intensité des inégalités socio-économiques ou encore la qualité de la pratique démocratique. 

Il ne prend pas en compte les dégradations de l'environnement et de l'humain (qui pourtant font aussi partie de notre richesse) causées par nos modes de production et de consommation : pollutions de la nature et de notre nourriture, épuisement des ressources naturelles, réchauffement climatique, maladies et accidents du travail,... Pire, il valorise ces dégradations et il les valorise même doublement, en comptabilisant à la fois l'activité économique de ceux qui les provoquent et celle de ceux qui les « réparent »....

Il donne aussi une prime à des évolutions sociétales certes créatrices d'activités économiques, mais qui ne sont pas pour autant l'expression d'une société qui va bien : développement de la vidéosurveillance, de la vente d'armes, des services de sécurité privés, des procès et frais d'avocats, des psychologues et autres médecins de l'âme, de la consommation de médicaments, de la souscription d'assurances pour tout et n'importe quoi, des services de crédit à la consommation, de la fréquentation de fast-foods,...

Mais les temps changent (enfin !) : petit à petit, il se dessine un consensus autour de l'idée que la croissance du PIB est insuffisante à rendre compte du développement humain et de l'amélioration du bien-être.

Le Président Sarkozy a d'ailleurs lui-même reconnu cet enjeu de « politique de civilisation », en créant début 2008 une commission pour travailler sur les indicateurs de mesure de la croissance, regroupant deux Prix Nobel d'économie (Joseph Stiglitz et Amartya Sen) critiques sur l'orthodoxie libérale.

Les décideurs commencent ainsi à comprendre qu'au lieu de chercher à adapter la réalité à l'outil existant (le PIB) par une extension illimitée du domaine de la marchandise, il est préférable de construire et d'employer de nouveaux indicateurs correspondant mieux à une réalité qui n'est plus celle des Trente Glorieuses.

Il existe d'ailleurs d'autres indicateurs qui rendent bien mieux compte de la richesse globale (économique mais aussi sociale et environnementale) d'une société et qui donnent d'ailleurs des résultats souvent différents de ceux basés uniquement sur le PIB.

L'enjeu est aussi simple que colossal : modifier le rapport à la richesse (et indirectement à la réussite) de la puissance publique, des entreprises et des citoyens ; passer d'une vision monolithique centrée sur le critère économique à une vision plurielle économie/social/environnement.

Mais la prise de conscience et l'envie d'agir ne sont pas encore suffisantes pour que ces indicateurs alternatifs soient pris vraiment au sérieux et utilisés concrètement pour fixer des objectifs et fonder de l'action politique.

Patrick Viveret, conseiller à la cour des comptes, auteur en 2002 d'un rapport de référence sur le sujet « Reconsidérer la richesse », a accordé récemment à Libération une interview très intéressante sur ce sujet, version courte (écrite) ou version longue (audio, 20 min).

Pour approfondir, voir le livre les nouveaux indicateurs de richesses de Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice paru aux éditions La Découverte en juin 2007 (nouvelle édition). A voir aussi le blog de Jean Gadrey, largement consacré à ce sujet.  

A noter aussi que le 22 avril prochain, se tient à la fois la première réunion de la commission Stiglitz / Sen ainsi que la première rencontre du "forum pour d'autres indicateurs de richesse" initiative collective menée pour contrebalancer la commission voulue par Sarkozy (et ouverte au public).  

par LFE publié dans : Mesurer autrement la richesse communauté : Economie solidaire
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Dimanche 13 avril 2008

Question à 1000 euros : qui a déclaré « Je suis convaincu (…) que le capitalisme est condamné si le prédateur prend le pas sur le créateur, si le spéculateur et le rentier s’enrichissent davantage que l’entrepreneur et le travailleur, si la rémunération de chacun n’est pas en rapport avec la richesse qu’il crée, le service qu’il rend à la société, si la propriété n’est pas le fruit de l’effort, si l’argent devient l’unique mesure de la valeur des hommes et la seule raison de leurs actes. (…) Je ne crois pas à la pérennité d’un capitalisme dans lequel l’homme ne compterait pas, dans lequel le chef d’entreprise n’aurait de responsabilité que vis-à-vis de ses actionnaires sans en avoir aucune vis-à-vis de ses salariés, de la société, de son pays et des générations futures. (…) Je ne crois pas à la survie d’un capitalisme où toute la propriété serait diluée dans la Bourse, où l’actionnaire n’aurait plus aucun lien avec l’entreprise et avec ceux qui y travaillent, où l’entreprise ne serait plus qu’une fiction juridique et financière et non une réalité vivante."

Réponse : personne d’autre que l’actuel président de la République ! (Extraits de son livre de fin de campagne présidentielle Ensemble, XO Editions où il consacre même un chapitre entier au sujet : « moraliser le capitalisme »). Ces paroles et convictions fortes et claires appellent des actes forts et clairs… qui ne semblent pas encore à l’ordre du jour. (Dommage… surtout qu’avec la présidence française de l’Europe au second semestre 2008, Sarkozy aura une occasion privilégiée de faire avancer le sujet).

Des actes forts et clairs comme la remise en cause d’un dogme, celui de la liberté totale de circulation des capitaux. Cette remise en cause est rarement évoquée et paraît même taboue alors qu’elle est la condition préalable indispensable de toute régulation véritable du capitalisme financier (à travers le rétablissement de la possibilité d’un contrôle politique des mouvements de capitaux). Les hommes et même les entreprises ne seront jamais totalement mobiles, pourquoi le capital devrait-il l’être ?

C’est ce que souligne avec force la pétition Stop Finance, d’autant plus pertinente qu’elle est portée par un collectif d’économistes européens (ça nous change du nombrilisme franco-franchouille) et a un objet précis, concret et faisable « ici et maintenant » (elle part du monde réel) : « l’abrogation de l’article 56 du Traité de Lisbonne, qui, interdisant toute restriction à ses mouvements, offre au capital financier les conditions de son emprise écrasante sur la société. Et nous demandons également la restriction de la « liberté d’établissement » (art. 48) qui laisse l’opportunité au capital de se rendre là où les conditions lui sont le plus favorables, et permettrait ici aux institutions financières de trouver asile à la City de Londres ou ailleurs. »

Deux bémols néanmoins :
1) sa couleur politique très uniforme ("gauche de gauche") dans la composition du collectif initiateur comme dans les médias associés. C’est évidemment logique car la cause soutenue par cette pétition trouve plus d’échos dans la gauche radicale qu’ailleurs. Mais il existe aussi des personnes d’autres sensibilités comme certains gaullistes ou modems (partisans d’un « centrisme révolutionnaire ») qui ne sont pas loin de penser la même chose sur le fond (avec peut-être une forme différente). Cette pétition aurait gagné à chercher à s’ouvrir à elles pour élargir son audience, être davantage audible et aussi éviter le risque de passer pour la pétition des « gauchistes » de service (et de fait échouer à dépasser le cercle des militants et convaincus ou à ouvrir le débat chez les « autres »… ce qui est indispensable !).

2) Son orientation négative : agir « contre la spéculation » et « contre la finance ». Et l’intitulé « stop-finance » insinue que toute la finance doit être combattue. Pour ma part, je ne crois pas qu’il soit pertinent de diaboliser la finance qui est un levier essentiel du développement des entreprises. Il s’agit plutôt d’œuvrer à la remettre sur de bons rails, réellement utiles aux entreprises et à la collectivité, comme le sont par exemple les « finances solidaires ».

Qui plus est, la suppression des deux articles du traité de Lisbonne (demandées par la pétition) comme la lutte contre la spéculation ne sont pas des fins en soi, mais bien des moyens au service d’une finalité : une économie responsable, soutenable et humaniste. Cette finalité plus constructive, plus positive est également plus mobilisatrice, notamment auprès de personnes non militantes, non engagées. Elle aurait gagnée à être plus explicitée dans le texte, voire dans l’intitulé de la pétition.

Ceci étant dit, cette pétition a le grand mérite d’ouvrir le débat sur le fond des choses (quelles restrictions, régulations et réglementations sur les flux de capitaux ?) pas seulement sur les symptômes (appel à plus de transparence, à la traçabilité des risques…) comme c’est trop souvent le cas. Elle est radicale au sens premier du terme : elle s’attaque à « la racine » des problèmes et de manière concrète et précise.

Elle mérite pour cela d’être connue et soutenue (à voir aussi sur le site de la pétition la page ressources très intéressante dédiée aux travaux sur la crise financière).

par LFE publié dans : Moraliser le capitalisme financier communauté : Economie
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