Nous vivons une crise systémique (sociale, écologique, alimentaire, éthique, démocratique, etc.) qui nous impose de réviser en profondeur nos façons de produire, de consommer et d’investir. C’est désormais une banalité que de le dire, cette idée s’étant largement diffusée dans tous les milieux politiques et économiques.
Malheureusement, cette idée reste encore largement à l’état de discours. Force est de constater que les réponses mises en place pour le moment pour répondre à cette crise systémique, ressemblent plus aux vieilles recettes reliftées qu’à de nouvelles solutions de rupture.
Si les décideurs politiques et économiques sont tentés, au-delà d’un verbe emphatique, d’appliquer des rustines du passé sans se poser plus de questions, les citoyens demeurent eux en attente d’un changement plus fort. Une part significative et croissante de la population souhaite en effet une autre économie de marché, différente du capitalisme néolibéral des Trente Odieuses (1980-2010) et de la folie d’un monde dominé par l’argent et la concurrence de tous contre tous. Ils attendent une autre pratique de l’entreprise, plus respectueuse des hommes, de la planète, des territoires[1].
Ces pratiques différentes existent déjà dans l’économie sociale et solidaire (ESS), véritable laboratoire de l’économie d’après-crise. Sur les territoires, les initiatives se multiplient, l’innovation foisonne, les acteurs se structurent, les collectivités agissent, les citoyens s’investissent.
Par contre au niveau national, où cette voix serait utile à porter, où cette voie serait pertinente à montrer, pour nourrir le débat public et politique et ouvrir le champ des possibles, l’ESS demeure incroyablement aphone. Le CEGES[2], l’organisation légitime pour exprimer et diffuser cette parole, et qui a dans son CA de nombreuses personnalités remarquables, n’est hélàs collectivement pas à la hauteur de l’enjeu.
Au fond, le Ceges devrait oser davantage :
à Oser se vivre comme un mouvement d’entreprises différentes, plutôt que comme la juxtaposition de quatre « familles » statutaires (associations, coopératives, mutuelles, fondations) ou comme une « économie » à part, isolée de l’économie capitaliste (et de l’économie publique).
à Oser dépasser un simple discours de la reconnaissance pour porter une véritable vision de changement, visant à développer ses formes différentes d’entreprises mais aussi à contribuer à faire changer de cap l’économie dans son ensemble.
à Oser dépasser un verbe de la complainte pour porter un langage de la preuve offensif, à même de convaincre et d’attirer, hors de l’ESS.
à Oser s’ouvrir aux réseaux et acteurs de l’économie solidaire (Réseaux de l’insertion par l’activité économique, Plateforme commerce équitable, Union des entreprises adaptées, Réseaux territoriaux d’économie solidaire, Amap, etc.), et comprendre comment ces nouveaux acteurs renouvellent le terreau de l’économie sociale, et ce faisant, le vivifient et le pérennisent.
à Oser créer du dissensus en son sein, en ne cherchant pas à fédérer à tout prix (souvent d’ailleurs au prix d’un consensus mou et inaudible) mais plutôt en cherchant à mobiliser une majorité autour d’une vision forte et offensive.
à Oser enclencher un dialogue sérieux et engagé avec les véritables acteurs de la RSE, notamment au niveau des PME (CJD, réseau Entreprendre…).
à Oser investir sur de l’intelligence politique, pour produire des idées et propositions et se donner les moyens de les diffuser, alors que les grandes entreprises de capitaux ont bien compris depuis longtemps cet enjeu et savent financer de la R&D politique (exemple de l’Institut Montaigne, financé par plus de 90 entreprises, pour un budget total de 3,5 millions d'euros ou encore de l’Institut de l’Entreprise).
Alors qu’est-ce qu’on fait ?
De deux choses, l’une. Soit le Ceges bouge de l’intérieur, ose relever ces défis et changer, en profondeur, dans l’année qui vient. C’est bien sûr l’option préférable. Certains, courageux, y travaillent d’arrache pied depuis plusieurs années (notamment l’équipe salariée). Les choses avancent doucement et beaucoup reste à faire. Il faut certainement que les différents acteurs de l’ESS les soutiennent collectivement davantage, et s’investissent également eux-mêmes davantage en faveur d’une rénovation profonde du Ceges.
Soit, si le Ceges ne bouge pas ou peu - et après tout c’est son droit -, chacun devra alors prendre ses responsabilités. Beaucoup d’acteurs de l’ESS que je rencontre sont frustrés par le silence national de l’ESS et ne se résolvent pas à ce que leurs entreprises ne soient pas efficacement représentées au niveau national et ne fassent pas réellement mouvement, surtout que tous les ingrédients sont là…
Il faudra alors considérer sérieusement le projet consistant à créer un nouveau mouvement national des entreprises sociales et solidaires, à partir des réseaux et des entreprises volontaires, un mouvement à même de véritablement relever les défis exposés ci-dessus.
Après tout, le nouveau monde à construire appelle de nouvelles approches, de nouvelles idées, des innovations institutionnelles. Et tant que cette belle idée d’ESS ne sera pas vécue, appropriée et portée par les entreprises elles-mêmes, l’ESS peinera à se faire entendre et reconnaître.
Il y a besoin d’audace comme celle qu’ont eu les acteurs ESS anglais au début des années 2000, en créant la « Social Enterprise Coalition », dont la baseline ambitieuse est « transform how and why we do business.» et qui fédère aujourd’hui des réseaux représentant 10 000 entreprises et s’est imposé comme l’interlocuteur de référence du gouvernement anglais.
Avec des résultats spectaculaires : la mise sur pied d’un plan d’action gouvernemental pour développer les « social enterprises » (5 M£ / an) géré par une équipe de 10 personnes rattachée directement aux services du Premier Ministre, la création d’un fonds d’investissement dans les entreprises sociales de la santé de 100 M£, un Social Enterprise Summit le 12/05 dernier, avec la présence de plusieurs ministres et acteurs du gouvernement et des mesures concrètes à la clé, etc.
Si les anglais, réputés « libéraux » l’ont fait, pourquoi les Français ne le pourraient-ils pas ?
Osons donc - via le Ceges ou autrement si ce n’est pas possible - bâtir le mouvement des entreprises sociales et solidaires !
[1] Deux enquêtes parmi de nombreuses autres qui le montrent : 53 % des Français souhaitent une réforme en profondeur du capitalisme ; 74 % des Français estiment que la crise remet en cause leurs valeurs et leur façon de vivre (TNS Sofres / Secrétariat d’Etat à la prospective, janvier 2009). 81% des Français se déclarent autant voire plus inquiets des risques liés à la dégradation de l’environnement que des risques liés à la crise financière (LH2 - Comité 21, février 2009). La forte poussée des écologistes aux dernières élections européennes est aussi un signe fort de cette attente.
[2] Ceges : Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l’économie sociale. www.ceges.org
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